Mon cher journal

20 Avril

La route qui mène chez madame Gomez n’en finit plus. J’ai beau appuyer comme un diable sur les pédales de mon biclou, j’ai l’impression de faire du surplace. Comment font ces coureurs cyclistes pour escalader l’Izoard et l’Alpe d’Huez à la vitesse du cheval au galop, alors que malgré toute ma vaillance et ma bonne volonté, il me faut chaque fois une heure pour franchir les vingt-trois kilomètres qui mènent à son domicile ? Sans compter que ma route est plate ! Je transpire à grosses gouttes. Les premières chaleurs sont souvent redoutables, et bien sûr je suis trop couvert ! J’ai hâte d’arriver…

Madame Gomez pleure depuis des années. Et pas qu’un peu. Pas de temps en temps. Pas à l’occasion. Madame Gomez pleure, sans cesse. Le jour et la nuit. En faisant ses courses à l’hyper, chez le dentiste, à la pharmacie, en triant la salade, en se mettant à table, au lit, en bousculant au plumeau les toiles d’araignées. Même sous la douche, elle pleure. Et lorsque quelquefois il lui arrive de rire, elle pleure encore ! Le flot est continu. Madame Gomez est à la fois le désespoir des fabricants de rimmel et l’aubaine des marchands de mouchoirs. Madame Gomez ne sort jamais sans avoir pris soin de garnir ses poches de plusieurs paquets de tissus jetables. Chez elle, les boîtes s’empilent en stalagmites géantes. Elles sont partout ! Au-dessus de l’armoire, sous le lit, dans les toilettes. Son couloir en est truffé ! Son domicile ressemble plus à une grotte qu’à un appartement. Madame Gomez pleure comme d’autres se rongent les ongles, s’arrachent les cheveux pour les manger, clignent des paupières compulsivement, ou répètent dix fois le même mot avant de se risquer à en avancer un autre. Madame Gomez pleure sans raison, et sans espoir de voir un jour le flux se tarir. Si elle était plus habile, plus commerçante, plus affairiste, elle pourrait sans doute proposer aux épiceries ses larmes en bouteilles plastiques. Elle est propriétaire de la source et du nom. Sa fortune serait faite.
Je lui en ai parlé : ses larmes ont redoublé !

C’est un médecin de mes relations qui me l’a faite connaître : « Toi qui apprécies les trucs et les machins bizarres, je suis certain que cette femme t’intéressera ! Passe la voir de ma part. Elle est aimable et je suis persuadé qu’elle te recevra sans difficultés ! ». Malicieux, et sans avoir désiré m’en dire plus, il avait néanmoins ajouté : « Si tu veux lui faire plaisir, oublie les fleurs et apporte lui une boîte de Kleenex… ». J’ai suivi son conseil. J’en suis à ma douzième visite. J’apporte chaque fois des mouchoirs. Chaque fois, elle me remercie en s’épongeant les joues où des rigoles toujours plus profondes creusent son épais fond de teint. Nous nous installons dans la salle à manger où le rose domine. Elle me raconte sa vie. Nous papotons en buvant un café. Madame Gomez est une femme coquette qui ne manque pas de charme. Ne serait-ce ce débordement disgracieux qui embue son regard, elle pourrait sans doute plaire encore. J’ignore son âge, mais elle n’est plus bien jeune. Ses enfants se sont mariés, ils ont à leur tour fait souche. Son époux a perdu l’existence sur un chantier. Son quotidien est banal. Seules ses larmes, que rien ne semble vouloir tarir, sont étonnantes.

La dernière fois que nous nous sommes vus, je lui ai proposé de filmer ses larmes. Plus rien ne la surprenant, elle a accepté, sinon avec enthousiasme, du moins avec résignation, que l’œil de ma caméra s’intéresse aux siens. J’ai réussi à convaincre un ami spécialiste de l’image de me prêter une caméra Phantom V12.1 qui filme à un million d’images par seconde en basse résolution et 6242 images en HD. La vitesse et la qualité des prises de vues permettront d’entrer profondément dans l’image pour en décortiquer la substantifique moelle. Je me suis muni d’un trépied. J’ai la caméra. La route est longue. Ça grimpe. Le soleil donne. Heureusement, je touche au but.

Comme d’habitude, nous nous installons dans la salle à manger. Les bruits de la rue n’y pénètrent pas et la lumière y est épatante. Je tourne le dos à la baie vitrée. Je filme en gros plan ses yeux. Je le fais pendant une douzaine de minutes, tout en dégustant mon café. Madame Gomez fait le maximum pour me faire plaisir, c’est à dire qu’elle laisse couler ses larmes sans les éponger tout le temps de la prise de vue. À l’issue du tournage, une flaque de bonne taille macule la nappe. Nous nous disons au revoir comme à chaque fois, et je reprends mon vélo.

Je viens de visionner les images. Je suis très troublé… Je ne sais pas comment expliquer ce que je viens de voir. Dans chaque perle jaillissant de son œil, en agrandissant au maximum de ce que l’ordinateur permet, j’ai découvert qu’il y avait une image ! Chaque fois une image différente. Chaque fois une scène plus horrible que la précédente. Des enfants torturés. Des femmes lapidées. Des assassins posant devant leurs victimes en s’appuyant sur leurs armes. Des élus prévaricateurs, des patrons voyous, des religieux criminels. Les famines qui en découlent et induisent toujours plus de guerres ou d’inextinguibles révolutions. Des soldats morts pourrissants au soleil du désert. Des animaux écorchés. Des pendus, des noyés, des fous, des armes offertes.

La trouille me dévore le ventre. Comment faut-il comprendre ces images…? Elles ressemblent à celles que j’ai pu voir à la télé sans pour autant être celles qui ont déjà été diffusées. Celles-ci sont pires encore ! Plus laides. Plus terribles. Plus sales. Madame Gomez serait-elle une sorte de médium qui s’ignore et dont les larmes portent la vision de ce qui va nous arriver…? Et si c’était elle qui, larme après larme, inventait ce monde effrayant ? Bien sûr, sans s’en douter. Du moins je veux le croire. Mais la résultante est la même ! Ce qui roule et s’imprime dans les larmes de cette femme ce sont, sans cesse recommencés, nos douleurs, nos terreurs, nos révulsions, la haine et le dégoût des autres et de nous-même. Peut-être qu’il suffirait qu’elle cesse de pleurer pour qu’instantanément tout ce que nous craignons disparaisse ? L’infamie, la détestation et le mal effroyable dans lequel se complaît l’humanité. J’ignore ce qu’il faut en penser… Mon destin est-il lié à madame Gomez…? Si c’est le cas, qui m’a choisi ? Qu’attend-on de moi ? J’ai voulu en parler au médecin qui m’a dirigé vers elle. Son téléphone ne répond plus. À son domicile, la plaque de cuivre gravée à son nom a été ôtée. Personne ne semble avoir jamais entendu parler de lui ! Faudra-t-il, Dieu me pardonne, que j’en vienne à supprimer madame Gomez pour que le monde redevienne normal et que cessent les atrocités…?
J’ai peur…

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