Mon cher journal

11 Mai

Que n’ai-je lu, vu, entendu sur le conflit qui jadis opposa l’archer Guillaume Tell au bailly Gessler ? On fit de ce dernier un monstre, une sorte de Gilles de Rais, une créature de Frankenstein, un oberscharführer, pour une sombre histoire de chapeau suspendu en haut d’un mât, qu’il intimait à chacun de saluer. Pourtant…
Allez, je vous raconte.
Gessler, Hermann Gessler, n’était pas un mauvais bougre, comme trop souvent en Suisse on le conte encore dans les foyers des différents cantons de la blanche Helvétie, lorsque la nuit tombe et que la neige étend son grand manteau blanc.
Bien sûr, il était un peu prétentieux, un peu escroc, un peu menteur, un peu chien, un peu m’as-tu-vu, un peu sans gêne, un peu snob, un peu psychorigide, un peu redondant, un peu tire-au-flanc, un peu feignassou, un peu crasseux, un peu trop gras, un peu pleutre et orgueilleux, en plus d’avoir un gros nez, une bouche lippue, et des moustaches qui sentaient le hareng. Mais nous en connaissons d’autres du même acabit, et ça n’a jamais été une raison pour faire autour de ceux-là autant de cancans qu’on s’est complu à en répandre sur Hermann Gessler du côté du canton d’Uri en 1327 !

J’ai bien l’impression qu’il suffit d’avoir une écurie de chevaux de courses, un château avec quatre tours, un donjon, un pont-levis, douze salles de bains avec l’eau courante et le chauffage central, une troupe d’hommes en armes à sa solde, une épouse qui s’habille chez un bon faiseur, une meute de chiens gras, ainsi qu’à sa table quelques bons et fidèles amis festoyant autour de la biche et du sanglier fraîchement abattus, tandis que dans les coupes de cristal et d’or fin coule le rubis du vin nouveau, pour qu’on vous tire la gueule ! C’est un peu fort ! Je connais trop cet argument qui consiste à mettre en avant que, tandis que certains s’enluminaient la glotte, dans les campagnes pouilleuses on crevait de faim en suçant l’eau glacée des mares polluées où des générations de rats trisomiques étaient allés se gratter le poil ! Et je sais qu’on oublie rarement d’ajouter, comme pour faire bonne mesure, que les paysans affamés en étaient réduits, pour ne pas tomber d’inanition, à dévorer leurs propres enfants. Sans beurre ! Il est un peu léger, et ne sert qu’à jeter la pierre aux nantis qui n’ont, admettons-le une fois pour toutes, jamais rien demandé !

Je ne vois pas ce qu’on peut reprocher à Gessler. Était-il un mauvais chrétien ? Manquait-il à ses devoirs en ne respectant pas le jour du Seigneur ? Nenni. Oubliait-il de souper de poissons, de caviar et de crustacés le vendredi saint ? Re-nenni. Refusait-il d’allumer le cierge de Pâques ? Diantre non ! S’abstenait-il de partager la brioche avec les vilains sur le parvis de l’église, encore bouillant de la présence de l’Esprit Saint, à l’issue de la messe dominicale ? Par la Sainte Mamelle, jamais ! S’autorisait-il des réflexions à l’encontre de notre bon roi ? Nenni ! Nenni ! Nenni ! Gessler jamais ne s’eût autorisé pareilles infamies. Il respectait l’ordre, son dieu, son roi, sa famille, ses bêtes, et quittait toujours les toilettes en les laissant dans l’état dans lesquelles il aurait aimé les trouver en y entrant. Jamais on ne le vit faire des lits en portefeuille, ou mettre du poil à gratter dans les cottes de mailles de ses compagnons au moment de partir incendier la ferme d’un serf récalcitrant à l’impôt. Nul ne saurait se vanter de l’avoir un jour vu mettre du sel dans le vin des convives pour se gausser de leur brusque pépie !
Nous savons tous en revanche qu’il était bon garçon. Nous l’avons vu, après qu’il eut démantibulé à coups de masse d’arme la mâchoire d’un misérable, s’être attardé auprès d’icelui afin de vérifier que le bonhomme avait conservé suffisamment de molaires pour mâcher sa purée. On nous ressort sans cesse, comme prétendue preuve de son détestable caractère, qu’il aimait à faire des croche-pattes à ses subordonnés en haut des escaliers de pierre aux marches préalablement astiquées à la cire d’abeilles. Nous ne le nions pas ! Mais c’était pour rire !! On voudra bien se rappeler que les codes de l’humour étaient différents de ceux par lesquels nous sommes régis de nos jours, et noter qu’on ne vivait pas au début du quatorzième siècle comme aujourd’hui dans nos métropoles. Le soldat coincé dans son armure intégrale, incapable de l’ôter rapidement pour soulager ses intestins d’un urgent besoin naturel, ne fait plus rire personne. Il faut en tenir compte ! Trop facile de juger une personne du temps jadis à l’aune de ce que nous sommes aujourd’hui ! Essayez donc de faire rire un paysan des années treize cent avec une histoire qui se passe dans le métro ! Je vous souhaite bon courage.

Venons-en à Gessler et son histoire avec Guillaume Tell, cet épouvantable personnage qui, après avoir refusé de saluer le chapeau sus-mentionné, accepta de tirer avec une arbalète sur son malheureux fils, au risque d’abîmer une pomme ! Amis, camarades, mes frères, mes compagnons, de grâce, regardons les choses en face ! Si nous avions calqué nos existences sur cet individu au chapeau ridicule, où en serions-nous ? Hein ? Il y a belle lurette qu’il n’y aurait plus de pommiers nulle part, et notamment en Normandie ! Et la Normandie sans pommes, ça signifierait quoi ? La disparition du cidre ! Et du calva ! Adieux, jus, gelées, tartes, clafoutis, crumbles et boudins aux pommes !
Il est temps de dire les choses et de savoir s’en contenter. Même si ça fait de la peine. Rendons grâces à Gessler, et détournons nos regards, nos oreilles et nos pensées de Guillaume Tell.

La semaine prochaine, je vous parlerai de Robin des Bois, cette pâle figure qui voulut rendre au peuple l’argent des impôts, au risque de ruiner les banquiers !

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