Mon cher journal

8 Juin

Depuis quelque temps, ils ont pris racine au zinc de Marcel. Chaque dimanche après la messe, ils rappliquent, boivent un coup et rentrent chez eux. À les regarder de près, on les croirait échappés d’un autre siècle. Lui avec sa montre à gousset, son gilet bleu passé aux antiques boutons de nacre, sa veste et son pantalon paille en velours côtelé. Et elle, sa vieille, toute fripée, mais qui se tient encore bien droite malgré le poids des ans. Tous les deux ont les mains torves, déformées par le temps, les rhumatismes et la tâche. Lui à cause des soins donnés aux bêtes et du temps passé à sillonner les champs. Elle à cause des travaux d’aiguilles et des ménages. L’un et l’autre ont les yeux rougis par des larmes qu’on devine inextinguibles, parce que nées de la perte d’un être cher. Ils doivent, en années cumulées, frôler les deux siècles, ce qui ne les empêche pas d’aller encore à la tétine.

Quand je suis arrivé dimanche, ils en étaient à leur quatrième verre de pommeau. Il serait exagéré de prétendre qu’ils étaient ivres, mais leurs joues indiquaient néanmoins la direction de la distillerie !
C’est toujours lui qui parle, et chaque fois qu’il reprend son souffle, elle hoche la tête comme pour l’encourager à poursuivre son récit, ou comme pour dire à ceux qui écoutent son vieux : « Oui, c’est vrai, vous savez ! Tout ce qu’il vous raconte là, mon Claude, c’est du vrai ! ». Alors j’ai commandé moi aussi un verre de pommeau à Marcel, et comme les dimanches précédents, j’ai écouté son Claude.

« Notre patron, c’était un dur au mal. Il faisait de l’élevage et du sillon. C’était le plus gros. Il possédait quasiment toutes les terres à l’entour ! Il en avait hérité de ses parents, et ses parents de leurs parents. C’était comme ça, à l’époque. La terre, elle était aux parents, qui la donnaient à l’aîné de la famille. Les autres, les frères et sœurs, on leur offrait un billet de train et ils partaient faire leur vie ailleurs. Dans une autre campagne. Ou à la capitale. Ou bien ils restaient là à travailler dans les champs pour un salaire d’ouvrier. Moi j’étais l’héritier de personne. Je travaillais pour le patron des dix à douze heures par jour au moment des semailles ou des récoltes de pommes ! « Le repos ? Connais pas ! ». C’était sa phrase, au patron. Pour des salaires qui nous permettaient même pas d’acheter notre pain, on faisait des nuits de deux heures. Celles de trois, c’était pour la grasse matinée. C’était comme ça le jour et la nuit au moment des moissons ! Et çui qu’était pas content, il était libre d’aller chercher du travail ailleurs.

On s’occupait des poules, des oies, des faisans. On nourrissait les porcs, on aidait la vache à vêler et la jument à pouliner. Si t’avais le poil dans la main et le cœur mal accroché, fallait apprendre à tenir et à pas te plaindre ! Sinon y avait le coup de canne sur la caboche ou sur les reins, les vexations et les moqueries des plus costauds qui trouvaient rigolo de chier dans tes bottes ou de te faire un croc-en-jambe pour que tu te ramasses le nez dans le purin ! Ça créait pas que de la camaraderies entre nous, et pendant les longues soirées de juin, ceux qu’avaient pas une promise cherchaient la bagarre. Quand le cidre se met à monter à la tête, ça peut te faire faire autant d’âneries qu’on en fait ailleurs avec du vin ou de la bière. Le couteau arrivait dans la main de celui qui voulait une femelle, et souvent on savait pas l’arrêter sans lui rafraîchir les idées à coups de bûches ! Ça lui faisait des souvenirs sur la peau du crâne.

Notre patron, non seulement il nous faisait travailler comme des toupies, mais en plus il exigeait qu’on soit présent chaque dimanche matin à la messe. C’était ce jour-là, à ce moment-là, qu’il distribuait la paye. Pendant que les enfants de chœur passaient dans les allées pour la quête, le patron nous donnait nos sous. Çui qui s’était pas réveillé, sa paye, elle sautait. Le patron, il disait : « Le Bon Dieu, il voulait te voir. T’es pas venu ? Il te punit ! T’auras rien pour cette semaine ! ». Et si t’avais le malheur de pas t’excuser et de râler, il te faisait frotter les oreilles par ses gens. Et pendant que t’étais à l’hôpital à te faire soigner, il allait lui-même engrosser ta mariée. C’était un gros riche et un gros porc, doublé d’une peau de salaud, mais on s’y était habitué. On faisait avec. C’était le patron.

Un jour, il est pas venu nous engueuler. Personne l’a vu de la journée. On s’est pas trop inquiété. J’irais pas jusqu’à dire que son absence nous faisait du bien, mais bon… Il était pas là ? Et ben il était pas là ! C’était en août, je crois bien. Il faisait une chaleur de l’enfer, et on avait des truies qui venaient de mettre bas. Au début, comme tout le village savait que le patron il avait des difficultés pour payer son monde sur la ferme, les gens du voisinage se sont dit qu’il était sans doute parti chercher des sous quelque part dans sa famille. Mais au bout de quelques jours, comme il revenait pas, il a bien fallu qu’on prévienne la gendarmerie.

Les gendarmes ont déboulé. Ils ont fait des enquêtes chez tous les ouvriers, puis au village, et dans toute la région. Ça a duré des mois. Et comme on avait rien à raconter, ils sont retournés chez eux. La famille où il était soi-disant parti chercher des fonds, personne savait qui c’était ni où elle vivait, alors l’enquête a fini par être bouclée. La disparition est restée un mystère.
À la fin de l’année, avec tous les gars de la ferme, on a fait comme on faisait d’habitude. On a sorti un cochon du saloir pour fêter la Noël. Et dans le ventre du bestiau, on a retrouvé un pied d’homme.
On a tout mangé quand même ! »

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