Mon cher journal

14 Juin

Lorsque le responsable du room service, apportant le thé et les croissants du petit déjeuner, a ouvert la porte de la suite royale, il a fait un bond. Dans la cage dorée à l’or fin…
Bon, attends. Faut d’abord que je te raconte ce qu’il s’était passé la veille.

La veille, c’était le jour de l’élection au titre convoité de Miss Monde. Clara l’avait remporté haut la main. On l’avait pour l’occasion couverte de cadeaux plus spectaculaires et plus onéreux les uns que les autres. La valeur de certains dépassait largement le salaire annuel d’un ouvrier de la métallurgie, et quasiment la demi-heure de travail de son PDG. Il paraît que la couronne que la lauréate de l’année précédente lui avait posée sur le crâne aurait pu nourrir la totalité du Burundi pendant douze ans ! Mais il faut se méfier des racontars. Qui peut ingérer sans en souffrir de l’or, de l’argent, des perles et des diamants ? Une autruche sans doute, mais Clara était une femme, et quelle femme ! Rousse flamboyante d’un mètre quatre-vingts. Taille mannequin. Yeux verts. Sourire large. Dents blanches. Mains fines. Pieds menus. Poitrine légère. Un idéal de couturier !

Elle n’en était pas, loin s’en faut, à sa première récompense. Entre l’époque des totottes et sa couronne mondiale, elle avait cumulé une multitude de titres, dont certains remportés de haute lutte comme celui de Miss Viandachée, sponsorisé par une société spécialisée dans la fabrication de machines dont le nom n’avait rien à dissimuler. Elle débuta dans la carrière en participant au concours de Miss Bac à sable, avant de devenir, quelques années plus tard, Miss CM2, puis Miss Terminale, et l’année suivante Miss Poitou-Charentes, après qu’elle eut toutefois obtenu pour concourir une dérogation des autorités compétentes qui avaient constaté que Clara, native de Nancy, habitait toujours chez ses parents à Richarménil, bourgade située à 11 kilomètres 490 du centre de la capitale du duché de Lorraine. Autant dire à l’autre bout du monde. Ce fut ensuite le cursus ordinaire : Miss France, Miss Europe, et pour ses vingt ans, Miss Monde. Un palmarès éloquent que bien peu de jeunes filles peuvent se vanter de posséder ! Je pense notamment à ma belle-sœur qui fut élue Miss Dents Propres au concours organisé par l’Odontologique Confrérie de Saint-Côme et Saint-Damien, mais dont la carrière s’interrompit le soir même suite à un mauvais coup de batte de baseball porté par une jalouse dauphine, qui la débarrassa de la majorité de ses incisives et d’une importante partie de ses canines, réduisant ses éloquents sourires à un frémissement d’oreilles. Autant dire à peu de choses. Pas de bol !

Clara, le soir de son élection, répondit avec patience aux questions des journalistes de la presse people, toujours avide d’en savoir plus, tandis que pour les photographes elle accepta de poser avec grâce sans jamais sembler se lasser. Ensuite, avec son agent, les organisateurs de la cérémonie, quelques stars du showbiz, d’antiques sénateurs libidineux, des jeunes loups modélistes aux dents longues et acérées, ainsi que plusieurs dizaines d’autres parasites, elle se rendit dans un fameux restaurant où pour la première fois de son existence elle accepta une coupe de champagne dont les bulles lui montèrent instantanément à la tête. Ayant trouvé ça agréable, elle en prit une seconde, puis une troisième. Un type un peu parti lui apporta un verre de whisky, un autre qui rentrait des Antilles, un vieux rhum. Celui qui lui donna un verre de vodka n’arrivait pas de Tchernobyl mais de la représentation d’une pièce de Tchékov, sans pour autant se souvenir laquelle, et ça lui avait donné le goût de la vodka. Elle en profita. Elle sirota également quelques liqueurs dont la liste nous entraînerait trop loin. Quand elle fut parfaitement rassasiée, l’œil égrillard et la voix avinée, elle se leva de table, envoya quelques baisers à la ronde, et comme on lui réclamait un discours mais qu’elle n’en n’avait aucun sous le coude, elle se lança dans la première chanson qui lui vint à l’esprit, une œuvre du répertoire des carabins, qui ne manqua pas d’étonner l’auditoire. Ensuite, elle grimpa dans la voiture qu’un célèbre constructeur anglais avait mise à sa disposition. Le chauffeur en livrée l’aida à monter dans le véhicule et, défaite, les joues en feu, le poil gras, l’estomac gonflé de liquides, elle regagna, sur les coups de quatre heures du matin, chancelante et en rotant, son hôtel où sa chambre avait été remplacée par une impressionnante suite au confort hors norme, mais où personne ne l’attendait.

Personne ? Pas tout à fait. Le canari, qui ne la quittait jamais bien longtemps et qu’elle emportait avec elle chaque fois que c’était possible, avait été déménagé de la chambre précédente et placé dans une nouvelle cage dorée à l’or fin, plus en phase avec le titre de sa maîtresse que celle en osier dans laquelle il chantait en temps ordinaire. Le valet qui s‘était occupé de lui l’avait installé près d’une baie lui permettant de découvrir Paris, ses lumières, ses statues, ses jardins, ses fontaines. Clara s’approcha de lui. C’était un canari gaillard ! Jeune et dynamique à la voix puissante, aux yeux ensorcelants, à la libido exacerbée. À coup sûr, il n’était pas sorti de son œuf dans la journée. Clara ouvrit la minuscule porte et se saisissant avec tendresse du passereau, elle lui déclara de la voix que l’alcool avait maquillée : « Ça y est, Lucien ! Je suis Miss Monde ! J’ai gagné et je vais, comme ma marraine la fée me l’a promis, te donner le baiser qui te transformera. Dans un instant, je serai dans tes bras et nous nous aimerons ! » .
Elle se pencha vers lui. De ses lèvres câlines, elle baisa son bec mais, comme elle était sévèrement bourrée, le charme n’opéra pas et c’est pourquoi le lendemain matin, la personne responsable du room service eu la surprise, en apportant le thé et les croissants destinés à la suite royale, de trouver Clara en pleurs tandis que dans la cage dorée à l’or fin dormait une saucisse de Francfort.
C’est la vie. Les miracles des jours de cuite virent souvent, le lendemain, en eau de boudin !

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