Mon cher journal

22 Juin

Les jours filent à une vitesse phénoménale. Au moins six fois plus vite que d’habitude. Et plus ça va, et moins ça va. Je n’ai plus le temps de rien ! Toujours un bidule en retard, un truc à rattraper. Mais même en m’appliquant, même en me dépêchant, même en retardant ma montre pour faire comme si j’avais encore du temps devant moi, je sais que je ne parviendrai plus à être à jour. Et puis je ne sais pas pourquoi, toutes ces images de chats qui ont envahi les réseaux sociaux et qui n’ont jamais su m’intéresser réellement, se sont mises à me passionner. Je passe mon temps à les chercher. Les traquer. Les regarder. Les commenter. À m’en réjouir.
En fait, le reste ne m’intéresse plus. Ou peu. Mieux, je m’en bats les moustaches !
C’est mon côté félin qui a pris le dessus. Je m’étire. Je bâille. Pour un peu, je grifferais le canapé avant d’ouvrir une boîte de croquettes. J’ai déjà fait pipi dans le bac à sable des gosses du voisin. D’ailleurs, je ne parle plus. Je miaule ! Je miaule, et je me lèche le poil. J’ai un peu de mal avec mes oreilles. Je ne parviens pas à les orienter comme je le souhaiterais, mais je sens bien qu’elles ont déjà quitté mes tempes et qu’elles ont commencé à migrer. Elles remontent lentement sur le dessus de mon crâne.

Ma femme m’a baptisé « Minou ». C’est gentil. Ça me plaît bien. Elle donne des surnoms à tout le monde. Le voisin, c’est Félix !
C’est curieux comme l’odeur du poisson, que je n’ai jamais tellement apprécié, m’enchante l’âme désormais. Idem pour l’huile des sardines. Même la queue et les arêtes que je redoutais tant me plaisent.

La nuit dernière, je me suis surpris à chercher à monter sur le toit. La lune était pleine. Ne parvenant pas à escalader la gouttière, je me suis assis devant la porte. C’est étrange comme il est facile de se gratter le dessous du bras avec le pied ! Je ne me serais jamais cru capable d’une chose pareille ! Surtout à mon âge.
Je suis allé me coucher quand le jour s’est levé.
Mon épouse m’a réveillé quelques heures plus tard. J’étais recroquevillé en boule devant la cheminée. J’ai refusé de me mettre sous les draps, mais je me suis mis à ronronner après m’être posé sur la couverture, là où la chaleur des pieds de ma femme était encore très présente.

Ce matin, je me suis installé sur une branche du tilleul. Incapable de redescendre, il a fallu faire appel aux pompiers ! Je ne sais pas ce qu’il m’a pris ? Au lieu d’écouter leurs conseils et de leur donner la main pour qu’ils me guident, je me suis enfui vers les branches hautes aussitôt qu’ils m’ont appelé. Ils ont été contraints de me piquer avec un produit soporifique envoyé par une seringue hypodermique à l’aide d’une carabine. Je me suis effondré comme une masse, et j’ai glissé de ma branche. Par chance, ils avaient tendu un filet et je ne me suis rien cassé !

Voilà que ma barbe, qui jusqu’alors s’était cantonnée à pousser sur mon cou, mes joues et mon menton, s’est emparée de mon front et du tour de mes yeux. Sans me vanter, je trouve que ça me va plutôt bien. Je ne vois plus mes rides et presque plus mon nez. Je ne le regrette pas. Je l’ai toujours trouvé trop long. Un petit bout de nez rose, c’est charmant.

Un rien m’amuse. Avant, il m’en fallait pour me faire bouger. J’avais tout le temps les yeux plongés dans Kierkegaard ! D’ordinaire, je ne suis pas du genre à rigoler. Pas triste, non. Mais il convient de l’admettre, comme boute-en-train je ne suis pas le champion du monde. Les confettis et la langue de belle-mère, ce n’est pas trop mon truc. Maintenant, tu me confies un bouchon de liège attaché à une ficelle nouée au dossier de la chaise, ça me fait des semaines de rigolade. Authentique ! Et les pelotes de laine ! Jamais je n’aurais pu penser que ça m’occuperait autant l’esprit. Avec une pelote, je cavale partout dans la maison ! Je me roule sur le dos et je fais des sauts de carpe. J’arrête plus de rigoler !

C’est comme les oiseaux. Jamais je ne m’étais autant intéressé aux oiseaux. Je les guette. Je les observe. Je suis capable de rester debout sur une patte pendant un quart d’heure sans bouger en attendant qu’il y en ait un qui passe au-dessus de mon crâne. S’il arrive, hop ! Je lève les bras pour l’attraper. Tout ce qui bouge m’intéresse. Tiens, le poisson rouge. Deux fois déjà j’ai failli me noyer en tentant d’introduire ma tête dans l’aquarium !

Je me suis débarrassé de tous mes bouquins. Je n’ai conservé que Le Chat du Rabbin, et La Chatte sur un Toit Brûlant. En me rendant à la poubelle, j’ai eu l’impression que le voisin me regardait d’une drôle de façon. Je ne suis pas jaloux, mais depuis quelque temps j’ai la conviction qu’il tourne autour de ma femme. Faudrait pas qu’il s’approche trop, Félix, s’il veut conserver ses moyens de reproduction !

J’me prendrais bien une petite coupe de lait, moi…

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