Mon cher journal

29 Juin

Pendant que Clarabelle, son épouse, se refaisait les lèvres et se donnait un coup de peigne à la salle de bains, il eût la malencontreuse idée d’aller soulager sa vessie dans le bac de l’évier de la cuisine. Ce n’était pas la première fois qu’il le faisait, bien qu’il n’ignora pas que ce n’était ni très élégant, ni ce qui se fait de mieux pour empêcher la propagation de germes microbiens susceptibles de provoquer une infection, mais bon ! Il le faisait depuis des quantités d’années, et n’avait aucunement l’intention de modifier quoi que ce soit à son comportement. Il n’était d’ailleurs pas le seul à pratiquer cette discipline. Le jour même, lors de la remise de la médaille d’or à Lambert, dit « Pissou », pour ses quarante années de bons et loyaux services dans l’entreprise, la conversation avait roulé sur le sujet, et nombre de ses collègues lui avaient confié faire exactement la même chose chez eux. Tous en avaient ri grassement et il en avait conclu que ce devait être une sorte de réflexe animal remontant à la nuit des temps, même s’il avait un doute sur la présence de cuisines aménagées dans les habitations rupestres de Cro-Magnon. Là-dessus, il s’était empressé de vider sa coupe de champagne, dont les vertus diurétiques sont connues depuis Dom Pérignon, disparu en 1715 des suites de la douloureuse réception d’un bouchon, armé de sa plaque de muselet, entre les narines. Ensuite, il était allé féliciter Pissous, en prenant une large goulée d’air avant de s’en approcher. Le malheureux sentait atrocement. En fin de journée, sa couche ne devait plus faire son office. Quelques instants plus tard, il avait récupéré son épouse, qui pour l’occasion avait été invitée à cette modeste cérémonie, et ils étaient rentrés chez eux à l’autre bout de la ville. La circulation était dense malgré l’horaire, et bientôt il n’eut plus qu’une idée : se vider la nouille.

Pour remédier aux éventuels soucis d’hygiène, tandis qu’il faisait ses ablutions, il ne manquait jamais d’ouvrir largement le robinet d’eau froide dont il n’ignorait rien du maniement. Hélas, dans la semaine qui précédait, l’antique objet de cuivre délivrant à droite l’eau froide, à gauche l’eau chaude, avait cédé sa place à un moderne mitigeur à douchette que lui avait installé Julio, le plombier de l’immeuble, en échange d’une excessive quantité de banknotes. Il n’avait pas achevé sa miction qu’il lui sembla entendre son épouse revenir en chantonnant une mélodie extraite du répertoire de Dalida. Elle le faisait, comme souvent, en imitant la chanteuse, c’est à dire en roulant le R. C’était tout à son honneur car il n’était guère aisé d’y parvenir sur le passage incriminé : « Je suis malade, complètement malade ! ».

Afin de ne pas être surpris par sa mariée, ce qui l’aurait épouvantablement gêné, il voulut fermer l’arrivée d’eau et remballer sa marchandise. Mais comme il n’était pas bien habitué à cette nouvelle robinetterie, il s’y prit comme la poule découvrant un clou. Croyant bien faire, il tira sur la douchette. Instantanément, l’eau gicla ! Déjà son pantalon était inondé, et sa chair n’avait pas encore pu réintégrer son habitat. Sentant que madame et son chant dalidien allaient arriver, il entreprit de tripatouiller, main tremblante, le rétif mitigeur qu’il tourna du mauvais côté… Un centième de seconde plus tard, tel Belzébuth jaillissant des flammes du pandémonium, un puissant geyser d’aqua simplex à peine moins brûlant que le Strokkur islandais entra en collision avec ses organes génitaux. S’ils en rougirent, ce ne fut pas plus de plaisir que le modeste homard précipité dans la bassine d’eau portée à ébullition ! L’envahissante vapeur lui macula ses lunettes en s’appliquant à lui masquer la vue, et dans les instants qui suivirent sa tête heurta la hotte, tandis que des cloques de la taille d’un pot de yaourt lui couvraient les mains, les bras, le visage et le ventre, et qu’il s’effondrait victime d’une crise cardiaque dont il ne se releva pas.

En entrant dans la cuisine, Clarabelle découvrit le corps recroquevillé de son époux, mort et atrocement défiguré. Les cloques avaient continué à lui gonfler les chairs. La vision était épouvantable. Elle se précipita au salon. Tremblante, elle s’empara du téléphone, et la voix étranglée elle murmura avant de raccrocher précipitamment :
« Julio ? C’est Clara. Le gros dégueulasse est mort. Viens vite remettre les vieux robicots avant que j’appelle les flics ! Je t’aime ! »

Derniers extraits du Journal Secret
Il y a trois semaines, vers midi, un brouillard qui ne permettait plus de voir au-delà de dix mètres s'est installé au-dessus de la vallée. Ensuite, il s'est mis à pleuvoir. Une grosse pluie grasse et verglaçante qui semblait ne plus vouloir s’arrêter. Puis le vent s’est levé en fin d’après-midi.
Lire la suite
En mille neuf cent soixante-deux, à mon retour des Aurès avec le grade de caporal cousu sur ma manche, j'avais épousé Madeleine à la mairie d'un village de la périphérie roannaise où elle avait jusqu'alors vécu chez ses parents. Sitôt le mariage célébré, nous avions pris la route pour la capitale où j'exerçais l'aimable activité d'employé au guichet d’une puissante banque.
Lire la suite
Ce matin le ciel était bleu, le soleil radieux, pour un peu je me serais cru dans une chanson d’amour. J’avais le nez en l’air. La rue sentait bon. Les fleurettes des balcons offraient le meilleur de leurs pétales. Dans leurs cages, de ravissants inséparables gazouillaient.
Lire la suite