Mon cher journal

6 Juillet

Sans trahir ma banque de souvenirs lamentables, je me dois de reconnaître que j’ai fréquenté pas mal de brise-noix. Quelques meutes sauvages de zinzins. Des chiants et des chieurs. De fieffés emmerdeurs de tous âges et de tout poil, auxquels j’ajoute plusieurs légions d’importuns sans orgueil qui n’ont pas d’horaire, pas de jour, pas de lieu ni aucun interdit destiné à les empêcher de pourrir l’existence du clampin : votre serviteur !
Je me dois aussi d’avouer que le pire c’était Cisco !
Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il mérite le titre de pape des fâcheux, mais il ne faudrait pas trop me pousser dans la direction des orties pour que je l’admette.
S’agit-il d’un nidoreux ? Non ! Il se lave. C’est dans son crâne que ça sent. Je crois en toute objectivité que c’est un hurluberlu. Dangereux par certains aspects, mais sans doute un brave type. Un con-con. Un cul-cul. On ne s’étonnera donc pas si je lui accorde volontiers le pompon et le yoyo en bois du Japon et si j’ajoute, à l’imitation de notre seigneur Michel Audiard, que le jour où les casse-couilles pédaleront sur le Tourmalet il aura le maillot à pois.

Comment parler de lui ?
Si nous avons tous quelques copains plus ou moins barbants, voire neuneus, nous en avons aussi et c’est heureux, d’autres, susceptibles d’être appelés à n’importe quelle heure du jour et de la nuit pour les urgences. Le coup de main salvateur. Déménager et vider la fosse septique.
Si t’as le malheur de convoquer Cisco, il va commencer par mettre le feu à ta baraque en arguant que ce sera toujours ça de moins à trimballer, et si au lieu de faire entrer la fiente dans le camion il fiche le camion dans la fiente ne sois pas étonné. C’est le jeu!
Tiens, si ta bagnole est en rade et que ta femme enceinte perd les eaux, tu peux compter sur lui. Il viendra ! Avec le chalumeau et la péridurale ! Mais vas savoir pourquoi il ira planter la seringue dans la Peugeot avant de poursuivre maman avec le lance-flammes ? Enfin tu ne pourras pas lui reprocher d’avoir fait le sourd à ton appel. Il sera là !
N’est-ce pas le plus important ?
J’entends les bonnes âmes pousser les hauts cris ! Ne nous y trompons pas ! Cisco n’est pas un monstre. Il n’agit que par pure gentillesse. Ce n’est pas un méchant. C’est seulement qu’il fonctionne à l’envers. Si tu veux lui serrer la main, il tend le pied ! Il n’est pas plus sot qu’un autre, c’est seulement qu’il n’a pas les bons réglages ! Le jour où sa mère l’a pondu il y a eu un orage magnétique qui a traversé la clinique. Ça lui a fourré le pôle nord au sud ! Une histoire d’ondes telluriques ou un machin-bidule du même acabit.

Jamais j’ai rencontré une personne heureuse de l’avoir croisé. Même dix minutes, même moins c’est encore trop. Ceux qui ont eu la douleur de le fréquenter ne s’en sont jamais totalement remis ! J’ai même entendu parler de suicides. Les vieux qui l’ont connu sur le tard sont parvenus, tant bien que mal, à digérer le personnage jusqu’à l’heure naturelle de la descente au tombeau, mais les gamins ? Les pauvres moutards de sept, huit ans qui se sont rendu compte qu’ils allaient devoir vivre toute leur existence avec dans un coin de la cervelle le souvenir du Cisco, ceux-là n’ont jamais réussi à tenir le coup. On parle des méfaits de l’alcool, des ravages de la drogue, du pernicieux des sectes, mais Cisco à lui tout seul c’est le fléau absolu. La cata sur patte. Une calamité en mocassins ! Un désastre chapeauté ! Un déluge d’âneries ! Une avalanche de bons sentiments ! Un con.

C’est pas pour dire, mais même virtuellement Cisco c’est un fout-la-merde. Si tu as le malheur de le faire entrer dans ton carnet de contacts, je te raconte pas le foutoir qu’il va générer dans ton ordi ! Tu l’as comme collègue de bureau ? Démissionne ! C’est ton voisin ? Déménage ! Il est parent avec ta femme ? Divorce ! Fourre-toi ça dans le crâne : ce type, c’est une erreur. Une faute du Parnasse et du Jésus réunis. Une bévue. Une indéfectible tache. S’il vient à toi les bras ouverts et le sourire franc ce n’est que pour te pourrir l’existence ! Ne le regarde pas ! Ne réponds pas à son invite. Poursuis ta route sans plus t’occuper de lui ou alors, si tu as eu l’innocence de te laisser convaincre par ses manières, tout de suite après file faire les frais de trois mètres de chanvre pour réaliser une cravate que tu suspendras à la branche maîtresse de ton arbre fétiche avant de te la mettre au cou. L’écouter, lui parler, lui tendre la main, c’est se condamner à un destin lamentable. Ta vie sera fichue ! Même si, de toute la puissance de tes jarrets, tu cavales droit devant sans jamais t’arrêter, il te rattrapera ! Et ne va pas imaginer que nanti d’une nouvelle identité, planqué dans le coin le plus pourave de la planète, tu seras tiré d’affaire ! Tu auras la douleur de le voir réapparaître un sombre jour. Il déboulera sur tes talons pour te faire profiter de sa dernière connerie, qui ne sera hélas même pas son ultime puisque aussitôt qu’il en termine une tu peux être certain qu’il s’apprête à en commettre une autre ! Plus tarte, plus sotte, plus dangereuse, plus inutile ! Cisco c’est à la fois la douleur, l’erreur et l’imparable ! S’il te vient la malencontreuse idée de lui dévisser le bulbe rachidien avec ton Le Français 7/65 de chez Manufrance, surtout ne le fais pas ! C’est le genre de type qui, même mort, t’apportera encore des ennuis !
Une plaie, je te dis ! Une plaie !

Il y a une heure j’ai appris, un peu par hasard, qu’il se présente à l’élection présidentielle. J’ignore s’il sera élu. J’en doute, mais si c’est le cas, on ne pourra pas m’accuser d’avoir, en le portant aux plus hautes fonctions de l’État, précipité mon pays dans la fange ! Je viens de brûler ma carte d’électeur.

Derniers extraits du Journal Secret
Il y a trois semaines, vers midi, un brouillard qui ne permettait plus de voir au-delà de dix mètres s'est installé au-dessus de la vallée. Ensuite, il s'est mis à pleuvoir. Une grosse pluie grasse et verglaçante qui semblait ne plus vouloir s’arrêter. Puis le vent s’est levé en fin d’après-midi.
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Ce matin le ciel était bleu, le soleil radieux, pour un peu je me serais cru dans une chanson d’amour. J’avais le nez en l’air. La rue sentait bon. Les fleurettes des balcons offraient le meilleur de leurs pétales. Dans leurs cages, de ravissants inséparables gazouillaient.
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