Mon cher journal

13 Juillet

Avant de bosser dans le poste, je faisais comme les copains : je regardais ce qui passait dedans. Je suis de la génération de la télévision qui a commencé à se décoincer… Il n’était pas encore question d’y programmer en feuilleton les aventures de « Janine et son canard coquin », mais le rock and roll et les déhanchés de Johnny y étaient entrés. J’ai vu débouler la seconde chaîne avec la couleur. Doucement, ou dans la rage, les choses ont bougé. Georges Brassens est venu y chanter ses gros mots. Jean-Christophe Averty a passé des moutards à la moulinette. Cette téloche-là faisait brailler la France. Moi, elle me plaisait bien mais elle déprimait m’man.

M’man disait : « La télé est devenue une saleté organisée par les lieutenants du pouvoir qui répandent la connerie par vocation ! ». Pour m’man, la télé aurait dû en rester à une unique chaîne en noir et blanc avec des programmes qui s’arrêtent tôt et au son de la Marseillaise. Elle disait que les chanteurs qui roulaient des R, des épaules et des mirettes valaient mille fois mieux que ces jeunes zinzins qui se roulaient par terre avec leurs guitares électriques !

Vingt ans plus tard, j’ai regardé, avec mon gamin, des émissions destinées à sa génération.
Qu’est-ce que j’ai trouvé ça tarte ! Je ne disais rien pour ne pas ressembler à ma mère, mais franchement, je ne voyais pas ce qui pouvait séduire mon môme dans ces feuilletons débiles dont il se gavait ! C’était moche, plat, nunuche, cucul. Un désastre !

Un jour je suis entré dans le poste. J’avais rien demandé ! C’est la télé qui est venue me chercher. Dire que ça n’a rien changé à mon existence serait un pur mensonge mais aller claironner que mes habitudes en ont été bouleversées en serait un autre tout aussi grossier. J’y suis resté quinze ans. J’en suis parti parce que les journaux, les magazines, les parents d’élèves, les profs, et des élus braillaient que nous décervelions les enfants ! Alors, plutôt qu’abîmer des gosses, j’ai préféré mettre les bouts !

Quinze ans plus tard, on me raconte, avec des sanglots dans la voix, que j’ai contribué à la révolution de la télé ! C’est flatteur mais dans l’absolu, si j’ai participé à cette révolution, ce fut à mon corps défendant. Je n’ai rien vu passer. J’allais au taf. Je faisais mon job, on me filait mon chèque et je rentrais chez moi. Une ou deux fois je me suis bien rendu compte que lorsque j’étais sur le trottoir à côté de Dorothée, ma blonde partenaire d’antenne, des minots hurlaient sur notre passage, mais j’avais rapidement assimilé que ce n’était pas pour moi qu’ils s’égosillaient, d’autant que lorsque je me baladais seul, personne ne braillait, sauf, parfois, des gus en uniformes quand je marchais en dehors des clous.

Aujourd’hui, il n’est pas rare qu’on vienne me conter que notre équipe est regrettée de tous et que la télé d’aujourd’hui ne vaudra jamais celle d’avant ! Quand j’entends ça, je me souviens que lorsque nous étions à l’écran, on nous traînait dans la boue. Nous étions la honte du paysage audiovisuel. À en croire ceux qui nous démolissaient, ce qui était à l’écran avant nous était de bien meilleure qualité. Étrange …. Les gus de ma génération n’aimaient pas plus les émissions que regardaient leurs fils que nos parents n’aimaient celles que nous regardions, et je ne peux pas m’empêcher de penser que si les émissions d’avant étaient les meilleures, celles d’avant celles d’avant, étaient forcément encore mieux ! Et celles d’avant celles d’avant celles d’avant, devaient être franchement géniales, ce qui semblerait signifier qu’à force d’aller chercher la panacée dans ce qui a précédé ce qui a précédé, les meilleures émissions destinées à la jeunesse devaient à coup sûr être celles que proposait Neandertal à ses moutards…

La nostalgie est une daube qui bouche les yeux et ferme les oreilles. J’imagine dans vingt ans ce que les parents de demain, qui sont aujourd’hui les ados qui se torchent la gueule à la vodka en écoutant des chansons ultra violentes, diront à leurs moutards : « Quoi ? « La petite maison dans la prairie » ? Me dis pas que tu regardes cette merde ? Et c’est quoi cette musique à la con ? Mozart ? Ah je te jure qu’avec ta pauvre mère, quand on allait, bourrés, niquer en roulant à contresens sur l’autoroute aux sons de Bob Kradok qui chantait : « Viens ici que j’t’enfile ! », c’était autre chose ! Et fais-moi le plaisir de saloper ta piaule, on se croirait dans un labo ! ».
Vive la nostalgie !

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