Mon cher journal

20 Juillet

J’ai regardé jusqu’au bout Clint Eastwood semer sa zone dans un bled de crapules en échange d’une poignée de dollars, puis j’ai éteint la télé. La lumière du poste a persisté quelques instants avant de disparaître, en emportant le fantôme de l’intrépide cavalier. La nuit a toutes les chances d’être courte. Il est à peine plus de cinq heures du matin lorsque l’infirmière me réveille. Sa mission ? M’ôter la sonde urinaire qui me confine depuis plusieurs jours dans le monde des morts-vivants pour me renvoyer dans celui des pétanqueurs confirmés. Je connais cet instant. Je l’ai déjà vécu plusieurs fois, et ce n’est pas mon préféré. L’infirmière n’a pas d’âge, et je la devine un peu tendue. Comme soucieuse. Sans doute que sa nuit a été plus longue et difficile que d’ordinaire. Elle ne m’en dit rien. Elle sait que je suis fragile, douillet et colérique. Elle se méfie. Et si je me mettais à hurler, à battre des pieds, avant de lui décocher un uppercut destiné à l’envoyer au tapis pour le compte ?
Sans un mot inutile, elle soulève, d’un geste précautionneux, mon pénis racorni. Elle commence par dégonfler le petit ballon qui maintient la sonde dans le canal de l’urètre. Elle tire doucement. Voilà. C’est terminé. Je n’ai rien senti. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce fut un instant de pur bonheur, mais bon… Je vais bien. Je ne saigne pas, et je n’ai qu’un désir : me rendormir. Je la remercie pour sa délicatesse. Elle m’adresse un triste sourire avant de quitter, toujours muette, la chambre. Je me tourne vers la table de nuit où la bouteille d’eau m’attend. Je remplis mon verre et je bois rapidement, comme je le fais toutes les quarante-cinq minutes depuis quatre jours. Sans aucun plaisir. Je ramène le drap sur moi. Avant de fermer les yeux, j’écoute le vent gémir entre les palmiers du jardinet de la clinique. Dans un instant, je sais qu’il cherchera à soulever les stores de la fenêtre. Le jour commence à pointer son joli nez bleu. J’aimerais être entre les pierres rassurantes d’un antique village de l’arrière pays. Il fera chaud, je le devine. Je me rendors, et j’entre dans le cauchemar.

Une histoire lamentable et incohérente qui commence dans la cafèt’ du Turc, dans le quartier niçois de la Madeleine. Un type colossal, le nez plongé dans une gigantesque assiette de boulettes de viande cernées de haricots secs baignant dans une sauce grasse, dit à son voisin, d’une incroyable maigreur, qu’il suit un régime draconien, lequel lui a permis de perdre une douzaine de grammes le mois dernier. Puis il éclate d’un rire gargantuesque, et vide en rotant son verre de Coca d’une traite. Il n’a plus de dents. Son poil est rare. Sa bouche pleine. Son vis-à-vis lui raconte qu’enfant, il aimait à se gaver de fayots pour s’amuser, avec ses copains, à faire des pets devant un briquet allumé pour les enflammer. Un pauvre jour, la flamme s’est retournée et lui a brûlé le fondement ! Des larmes de rire leur coulent sur les joues. Brusquement, le bistrot du Turc s’estompe, et des types en treillis font tout sauter autour d’eux. Les voitures explosent. Les murs s’écroulent. Je n’entends pas les cris, mais je vois la douleur sur les visages des combattants. Les coups échangés, pour silencieux qu’ils soient, n’en sont pas moins douloureux. Des lueurs vertes et glacées leur déforment les traits. Étrangement, les belligérants n’acceptent de se faire des hématomes qu’après s’être copieusement saoulés et avoir échangé des bouteilles de vin. Ce doit être ça, la guerre des rouges et des bleus. Les guerriers disparaissent brusquement lorsque mon chirurgien entre dans mon cauchemar. La première chose que je remarque, ce sont ses chaussons bleus en textile non-tissé. Je ne vois rien d’autre de lui. C’est un peu comme si cet homme ne se résumait qu’à deux pieds vissés sur le sol. Son impeccable blouse blanche, qui le couvre du cou aux mollets, je ne la distingue que plusieurs secondes plus tard. Idem pour son crâne, habillé d’une charlotte assortie aux chaussons. La panique me saisit. C’est dans une tenue identique à celle-ci qu’il m’a gratté la vessie cinq jours plus tôt. Le revoir ainsi vêtu me laisse à penser qu’il vient me chercher pour une nouvelle intervention dont on aura omis de me prévenir, et je ne doute pas qu’il veut cette fois m’ouvrir le ventre et me mutiler le boyau. D’ailleurs, il ne me regarde pas de face, et quand il daigne m’accorder un sourire, je découvre ses dents métalliques, similaires à une rangée de bistouris aux lames acérées. J’entends sa voix mais ses lèvres ne bougent pas. Ses poumons sifflent. Je secoue la tête. Il faut que je sorte de cette épouvantable vision. Je bats des bras. Je sens qu’on me secoue la main. Je me dégage. Je me frotte les yeux. Un hurlement me remonte du fond des tripes, mais reste bloqué dans ma gorge.

Lorsque je me réveille, j’ai la bouche grande ouverte et les yeux ronds. Le chir’ est devant moi. Il est vêtu normalement. Sans sa blouse. Sans les chaussons. Sans la charlotte : « Eh bien, dites-moi ! Vous dormiez profondément ! J’ai eu du mal à vous réveiller. Vous n’avez rien senti, lorsque je vous ai saisi la main ? Vous m’avez fait peur ! Tout va bien ? Vous savez que vous nous quittez aujourd’hui ? Vous n’avez pas oublié, hein ? Attention ! Si les urines ne correspondent pas à ce que nous en espérons, vous le savez, nous vous garderons deux jours de plus ! ». Je lui dis que tout va bien et que je suis d’accord. Il m’accorde un large sourire, tout en sautillant d’un pied sur l’autre. Il sort.
Un autre malade doit déjà l’attendre sous le scialytique…

Je bois un grand verre d’eau. L’air conditionné sait me faire tousser, mais il ne parvient pas à rafraîchir les bouteilles. La flotte a un sale petit goût de rance. Il n’est pas encore sept heures du matin. J’ai faim. Je n’ai pas envie d’allumer la télé. D’ailleurs, ce serait pour regarder quoi ? Un feuilleton ridicule ? Un jeu déprimant ? Un résumé du défilé d’hier matin sur les Champs-Élysées ?

Le cauchemar m’a laissé un sentiment étrange. Hier, j’aurais aimé assister au feu d’artifice sur la Promenade des Anglais. Me balader au milieu de la foule. Pousser avec les badauds des oh ! et des ah ! lorsque les fleurs de la pyrotechnie tutoient les étoiles, et profiter des rires des enfants. Ce devait être superbe. Tout va bien. Je quitte la clinique cet après-midi. J’irai faire un tour dans l’arrière pays dès que j’irai mieux.

Bon sang, qu’il est doux d’être vivant à Nice ce 15 juillet !

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