Mon cher journal

27 Juillet

Quel sale petit con, ce Kevin ! Y a des torgnoles et des coups de pieds au cul qui se perdent, comme disait mon grand-père, qui n’a jamais levé la main sur qui que ce soit, même quand il était rond comme un boulon au sortir de la réunion des actionnaires du 421 chez Bar-Tabac et qu’un lecteur du Figaro venait lui faire la morale.

Quel âge il peut bien avoir, ce gosse ? Quinze ? Seize ? Tout le temps le museau plongé dans sa console. Ça doit faire deux ans qu’il n’a pas mis les pieds à l’école. Y a rien qui l’intéresse. Jamais bonjour. Jamais merci. Ça doit lui arracher la gueule, d’être poli ! Il a pourtant des bons parents qui se saignent aux quatre veines pour qu’il ne manque de rien, mais je t’en fiche ! Sa vieille, elle se casse les reins à astiquer les meubles et passer l’aspirateur chez les riches à l’autre bout du département, pendant que son père travaille pour un salaire de misère sur une chaîne d’assemblage où il est devenu à moitié sourd à cause du bruit de la ferraille. Il fait les trois-huit. On dirait un fantôme tellement il est maigre. Il fume tout le temps, le malheureux ! Même sur son vélo, il fume. Un de ces jours, il partira à l’usine et il reviendra entre quatre planches. Et Kevin qui fait la gueule à tout le monde et ses parents ! C’est tout juste s’il ne crache pas par terre quand il croise quelqu’un qui lui demande comment il va. Tiens, t’as qu’à regarder ses yeux. Il a les pupilles rongées par la haine. De la colère et du dégoût. Un sale moutard, je te dis. Il finira au bagne. Paraît qu’ils veulent envoyer à nouveau des gens en déportation ! Y en a même qui parlent de faire une colonie sur Mars dès qu’on aura maîtrisé le voyage. Des convois avec les voleurs, les assassins, les fous, les pédophiles ! Ils feraient bien de commencer par les élus ! Ça ferait de la place. Je verrai pas ça de mon vivant, mais le petit con, ça m’étonnerait pas qu’il finisse ses jours là-haut ! Y a des fois on en vient à regretter la bascule à Charlot ! La tête sur le billot, et ciao !

De toute manière, maintenant, les moutards ils sont tous pareils. Ils ne veulent rien foutre. Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Qu’ils sont tombés de la cuisse de Jupiter avec leurs musiques qui les rend sourds ? Bon sang qu’est-ce qu’ils veulent ? Le Kevin, le jour où sa grand-mère est morte, il n’a pas voulu aller à l’enterrement ! Pauv’ vieille Yasmine, qui s’était sauvée de son pays de larmes et qu’était arrivée chez nous avec l’espoir de trouver ici une terre où manger, avec du boulot et des gosses souriants comme dans les magazines, et qui s’est usée les mains à faire des ménages à n’en plus pouvoir, et sous les insultes, souvent ! On était jeunes tous les deux. On s’était un peu fréquentés, un temps. On allait danser ensemble. Elle riait facilement. J’étais pas tout seul sur le coup. Et puis elle est tombée enceinte, et elle a préféré Fernand qu’était plus solide que moi. J’ai ravalé mon orgueil et j’ai marié Lucette, qu’était blonde comme Yasmine était brune. On est restés bons amis et chacun a mené sa vie comme il a pu. Et voilà que maintenant, ce fichu gamin refuse d’accompagner sa grand-mère au tombeau ! Ça a fait du bruit au village. Un mois entier, le p’tit con il est resté enfermé dans sa chambre ! Sa mère m’a dit qu’il ne redescendait que pour vider le frigo qu’elle a toutes les peines du monde à garnir. Ensuite, il a raconté que le curé l’avait tripoté et que c’est pour ça qu’il ne voulait plus le voir. Ni à l’église, ni au cimetière. Sur le coup, personne n’y a cru. Mais la mairie a quand même fait une enquête, et aujourd’hui le tonsuré est en taule. C’est depuis cette histoire que le Kevin s’est transformé en sauvage.

L’autre matin, je l’ai vu guetter un chat. Un gros rouquin tigré avec une moitié de queue qu’il a dû laisser dans une chicore avec ses congénères. Quand c’est la saison des amours, ces bestiaux passent leurs nuits à s’entre-tuer. Et vas-y que je t’arrache une oreille, que je te sorte un œil de l’orbite, que je te coupe les couilles avec mes griffes ! Le Kevin, il tenait une sorte de canne à bout ferré. Tu sais, un de ces morceaux de bois noueux qui permettent aux vieux de pas s’écrouler de rire en écoutant causer le pauvre monde qui avance. Il avait coincé le matou sous une bagnole rangée à l’angle de deux murs. La malheureuse bestiole ne savait plus où se planquer. Et le gosse qui l’asticotait avec la canne en lui braillant des saloperies : « Viens ici que je t’attrape, que je te pèle le poil et que je me fasse un manteau de fourrure avec tes miches ! Viens ici, le minou ! Je vais te balancer dans la marmite pour te bouffer ! ». Comme s’il avait faim, le salopiot ! Il est gras comme la saucisse de Morteau dans la choucroute de l’hyper ! Tout ce que ses parents n’ont pas eu le temps de manger en rentrant rincés du taf est dans son bide. Il finira par exploser. Il a déjà les bajoues, les bras et les cuisses d’un champion d’haltérophilie, sauf que chez lui c’est pas du muscle mais de la graisse qui pendouille. Ces derniers temps, il s’est fait couper les cheveux ras en gardant une touffe de poils bleus sur le haut du crâne. On ne peut pas dire que ça l’arrange beaucoup… On ne voit plus que ses oreilles et les tatouages qu’il s’est faits sur le front, même qu’on dirait des têtes de mort. En plus moche. Sans compter qu’il se tient voûté. C’est pourtant pas de porter des sacs de patates ! Il fiche rien, jamais. Il bouffe, il fait la gueule, et il tape sur les chats. Quel charognard ! Je lui ai foutu la trouille en lui disant que j’allais appeler les gendarmes s’il s’arrêtait pas. Il m’a traité de vieille bique, mais quand je me suis avancé, il a filé comme un pet sur une flaque d’huile. Le minou a décanillé, et les merles qui s’étaient esbignés pendant l’épisode sont revenus chanter.

Y a deux semaines, le champ de blé des Clavery, de l’autre côté du village, a brûlé. Y a eu les pompiers. Il a fallu six bagnoles et un Canadair pour venir à bout de l’incendie. Y avait de la fumée partout, on voyait plus le ciel ! On se serait cru dans un village du Var au mois d’août. Même la mairie a failli cramer. Le Kevin, ça faisait des mois que je ne l’avais pas vu comme ça. Il était tout sourire. Comme à la fête à Guignol. J’ai rien dit, mais j’en ai pas moins pensé ce que je pense !

Je me demande ce qu’il va faire de sa vie… Toute cette haine qui transpire. Cette colère qui lui mange le crâne et lui durcit le regard. Ça m’étonnerait qu’on arrive à en faire quelque chose. Pas quelque chose de propre, en tout cas. Gibier de potence ! Il finira sur l’échafaud !
Pour un peu, il me ferait vomir.
Et plus ça va, et plus il ressemble à sa mère, la fille de Yasmine, qui me ressemblait déjà tellement quand elle avait le même âge que lui !

Derniers extraits du Journal Secret
Il y a trois semaines, vers midi, un brouillard qui ne permettait plus de voir au-delà de dix mètres s'est installé au-dessus de la vallée. Ensuite, il s'est mis à pleuvoir. Une grosse pluie grasse et verglaçante qui semblait ne plus vouloir s’arrêter. Puis le vent s’est levé en fin d’après-midi.
Lire la suite
En mille neuf cent soixante-deux, à mon retour des Aurès avec le grade de caporal cousu sur ma manche, j'avais épousé Madeleine à la mairie d'un village de la périphérie roannaise où elle avait jusqu'alors vécu chez ses parents. Sitôt le mariage célébré, nous avions pris la route pour la capitale où j'exerçais l'aimable activité d'employé au guichet d’une puissante banque.
Lire la suite
Ce matin le ciel était bleu, le soleil radieux, pour un peu je me serais cru dans une chanson d’amour. J’avais le nez en l’air. La rue sentait bon. Les fleurettes des balcons offraient le meilleur de leurs pétales. Dans leurs cages, de ravissants inséparables gazouillaient.
Lire la suite