Mon cher journal

10 Août

Le film était assez confus. Une étrange histoire d’espionnage dans laquelle un gésier de canard s’emparait d’une fratrie de choux de Bruxelles ! J’ai éteint la télé sans avoir tout saisi. Je me suis servi un verre de vieux rhum Trois Rivières, puis un autre et j’ai ouvert un bouquin sur l’histoire de l’humanité. L’auteur, un célèbre professeur animant, au-delà des mers, une chaire d’Histoire dans un pays participant au concours de l’Eurovision, rappelait en quelques mots que la surface de notre globe est approximativement de 500 millions de kilomètres carrés. Il soulignait en termes élégants que la plus importante partie de cette surface est constituée d’un gros paquet de liquide dans lequel les poissons font des galipettes. Par chance deux lignes plus loin, le bonhomme avouait qu’il reste tout de même 155 millions de kilomètres carrés de terres, roches, forêts, et prairies sur lesquels nous sommes susceptibles d’installer, plus ou moins aisément, nos pénates dans une datcha, un wigwam, un gourbi ou un palais de marbre, selon l’état de nos finances. J’ai refermé le bouquin et je me suis mis à rêver. Insidieusement une question s’est mise à me tarauder le neurone : « De combien de mètres carrés chaque individu est en droit de revendiquer la propriété ? »…
Un peu plus tard, j’ai écrit au professeur.

Cher Maître,
Après lecture de votre bouquin et y avoir longuement réfléchi, je viens vers vous à propos des 155 millions de km² disponibles en partage pour l’humanité. J’ai trouvé ça formidable. Je ne suis pas très habile avec les chiffres, mais j’ai néanmoins tenu à faire le calcul afin de savoir sur quelle surface chaque individu est susceptible de pouvoir s’épanouir.
Voici comment je m’y suis pris.

Pour commencer, j’ai converti les 155 millions de km² émergés en mètres carrés. Ce fut aisé. Le km² est égal à 1 million de mètres carrés et sauf à être resté coincé en arithmétique au niveau des calculs à la bûchette, tout le monde peut y parvenir ! J’ai donc multiplié 155 millions par un million. Quand j’ai vu la quantité de zéros qui s’affichait, j’ai failli abandonner l’aventure. Ce n’est jamais qu’un nombre et ça ne mord pas, mais comment le prononcer ? Doit-on dire : « 155 x 10 puissance 12 » ? Ou vaut-il mieux parler de : « 155 trillions de mètres carrés ? ». J’ai opté pour 155 millions de millions de mètres carrés ! Je ne doute pas que cette formulation provoquera autour de moi l’enthousiasme général lorsque je la prononcerai au banquet annuel de la confrérie des raccommodeurs de filets de ping-pong, mais je sais que, quelle que soit la manière dont je l’énoncerai, ça fera toujours la même chose : « 155 avec douze zéros derrière ! ».

Une fois en possession des mètres carrés, j’ai cherché à savoir combien de sapiens habitaient la planète. Je ne vous ferai pas l’injure, cher Maître, de vous expliquer que les sapiens sont les humains qui ont des moustaches et des roubignoles qui peuvent descendre jusqu’à mi-cuisse et qu’on considère généralement que ceux qui n’ont qu’un léger duvet au-dessus de la lèvre et des nichons coincés dans la boîte à roberts entrent aussi dans cette famille. Il est cependant notoire que dans certaines régions ces derniers sont assimilés à un meuble dans lequel le moustachu a le droit de faire entrer ses casseroles et son livre de prières là où il trouve un trou chez les nichonnés. Ceci nous éloignant par trop de mon propos initial, je vous propose de revenir à nos moutons, si vous le voulez bien.

Pour savoir combien de sapiens occupent la planète, j’ai commencé par compter mes voisins de palier. Il m’aurait suffi, ensuite, de multiplier ces voisins par le nombre d’étages de l’immeuble et de multiplier le résultat par le nombre d’immeubles qui composent ma cité. Toutes les cités du globe étant, grosso modo, construites sur le même modèle, je n’aurais eu aucune difficulté, en allant d’additions en multiplications, à obtenir un résultat cohérent mais je m’y suis refusé. C’était sans coup férir m‘imposer un travail de titan que nul ne me demandait. J’ai préféré rendre visite à Monseigneur Google qui s’y connaît super-bien en gens de toutes sortes. Dans les trois secondes qui ont suivi ma demande, il m’a répondu avec un aplomb déconcertant : « 7 milliards 500 millions ». Ça m’a scotché ! Par sécurité, je lui ai demandé s’il était certain de son coup ? Dans la demi-seconde qui a suivi il m’a précisé que si le résultat ne me convenait pas j’avais toujours la possibilité d’aller voir à la Poste ! Je l’ai senti vexé. J’ai bouclé mon clapet et pris ce qu’il venait de m’offrir pour réaliser l’opération.

Autant être franc. Si je suis nul en multiplications, en revanche au niveau des divisions je suis lamentable ! Pour m’en tirer j’ai fait appel à mon matheux copain, Hub, qui m’a dit que : « Cent cinquante-cinq millions de millions de mètres carrés divisés par 7 milliards 500 millions d’habitants ça fait 20 666,66 mètres carrés par clampin ! ». Je l’ai remercié, mais son épouse Mich, avant que j’aie pu raccrocher, m’a fait remarquer qu’il convenait d’ôter les terres émergées mais inhabitables parce que trop hautes, trop chaudes, trop froides, trop dangereuses ou occupées par les joueurs de foot. J’ai trouvé sa réflexion judicieuse et j’ai sucré la queue du nombre en pensant que nous saurions tous nous contenter de deux hectares de terrain pour nous épanouir. Vingt mille mètres carrés d’espace pour moi tout seul, pour y faire ce que je veux ! Cultiver des radis, écouter Wagner à donf à trois heures du matin, me mettre à poil pour courir dans mon jardin en braillant du hard rock, ou réaliser des travaux en brisant les murs de mon domicile à coups de masse, et passer la tondeuse le jour qu’il me plaît à l’heure que je veux ! Quel panard !

Cher Maître je ne doute pas que pour la prochaine édition de votre livre vous aurez à cœur de reprendre mes calculs afin d’informer votre lectorat des 20 000 mètres carrés qui nous sont dévolus. Nonobstant, sauriez-vous me dire pourquoi, avec tout cet espace, quelle que soit la plage que j’entends fréquenter, il y a toujours un type qui vient coller sa serviette à côté de la mienne ?

Avec mes respects, Corbier.

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