Mon cher journal

17 Août

Il paraît qu’il faut éviter de se mettre en renaud quand on est diabétique ! La colère brouillerait le sang et culbuterait le pancréas, qui n’attend que ça pour développer une cochonnerie de cancer dont on ne se remet généralement qu’après l’enterrement. Peut-être que c’est vrai. Je ne sais pas. Mais je fais gaffe ! Avant que ma glycémie ne soit sous surveillance, je me fichais en rogne pour tout. Pour rien. Une mouche qui me tournait autour de l’oreille en s’appliquant à imiter l’hélico bronchiteux, tu m’aurais vu, j’avais les veines du cou qui s’enflaient comme cordes de pendu, cependant que les hurlements qui jaillissaient de mes lèvres étaient entendus jusqu’à l’autre bout du globe ! Je me suis même laissé conter, mais je le répète néanmoins avec les réserves d’usage, qu’il n’était pas rare que l’ouïssant (celui qui a ouï, du verbe ouïr, dont Monsieur Larousse me signale que le participe présent est « oyant », et auquel je réponds, bien qu’il n’ait pas sollicité mon avis, que le verbe Gruir, qui n’existe pas, a pourtant son participe présent avec Gruissan, toute la presqu’île le lui confirmera !), bref, il n’était pas rare que mes cris s’exportassent jusque dans les pittoresques ruelles de Pyongyang, et qu’en conséquence, l’aimable Kim Jong-un décide chaque fois de tripler le budget de l’armée ! C’est dire si, à mes vociférations, les mouches se prenaient la pétoche et filaient emmerder le voisin !

Il m’est justement arrivé, ces derniers jours, de m’énerver après un nerveux nervi qui désirait me barrer la route au moment de quitter l’hyper où, comme d’ordinaire, j’avais accompagné mon épouse.
Pour mieux saisir la situation, je t’invite, mon cher journal, à passer en mode attentif afin de visionner le truc au mieux.

Figure-toi qu’avant de pénétrer dans le magasin, j’étais passé prendre un autobus de collection chez mon marchand de journaux. Je suis comme ça. On ne me changera plus, je collectionne les autobus en modèles réduits, pour peu qu’ils soient proposés avec un magazine et clipsés sous cellophane. Puis, avec mon journal, j’étais passé du statut de flâneur arpentant la galerie marchande, à celui d’éventuel client du magasin en franchissant le tourniquet qui transforme l’individu lambda en consommateur prêt à lâcher sa tune. N’étant pas ce jour-là en veine d’ouvrir mon porte-monnaie, mon tour de boutique ne s’éternisa pas, et après avoir annoncé à mon épouse que j’allais, le temps qu’elle achève ses emplettes, l’attendre dans notre véhicule automobile, je m’esbignai. Puis, comme je n’avais rien à faire encaisser, j’ai enjambé le cordon qui me barrait le passage d’une caisse fermée. Cette manœuvre, interdite, me permit d’éviter de refaire jusqu’au tourniquet le circuit à l’envers à travers les rayons, pour redevenir en l’espace d’un instant le flâneur de la galerie que j’étais encore quelques minutes auparavant.

J’entends bien qu’en agissant ainsi je me mettais en faute. Je n’avais rien détourné, rien substitué certes, mais j’avais franchi le fil illégalement. En voulant m’épargner quelques pas dans la foule du magasin j’étais, pour le gardien de service, brusquement passé du stade de « type sympa qu’on a vu dans le poste et avec lequel on a grandi, même que ça fait chaud au cœur de vous voir ici, surtout qu’on ne s’y attendait pas ! », à potentiel « malfrat, canaille roumaine venue gauler dans la poche du pauv’monde, et profiter de la générosité de nos laxistes démocraties pour s’en fourrer jusque-là, créature du diable à coup sûr, dont la barbe, à n’en pas douter, en dit long sur la religion ! ». En un mot, il convenait que l’on m’arrêtât sur le champ. Que je sois menotté. Traîné au commissariat puis devant le juge, et mené au plus tôt sur la bascule à Charlot, afin que le bon peuple et les patrons de l’hyper se sentissent rassurés et qu’ils profitassent de la vision de mon humble crâne roulant dans la poussière !
De profundis.
Ce n’est pas allé jusque-là, par chance.
Lorsque le vigile me mit la paluche sur l’épaule, je lui demandai un peu sèchement de me lâcher la couenne, et je sentis que mon diabète commençait à me faire des reproches ! Je déteste qu’on me touche. Je dis ça, mais si le gardien avait été une peluche en polaire rose avec de grands yeux tristes, il n’est pas impossible d’imaginer que je n’aurais pas été aussi sec et qu’un modus vivendi ait couru. Cela dit, je ne suis pas un sale type, et lorsque l’enfant de Maigret me pria de lui montrer mon journal, bien qu’il ne ressemblât aucunement à un Bisounours, je le fis sans discuter. Nonobstant, lorsqu’il insista pour, une nouvelle fois, voir mon bus dans son bel emballage cellophané, puis encore une autre fois, je craignis qu’il ne désirât en fait se saisir de mon magazine pour sa personnelle collection, comme disent nos londoniens amis, alors tout en serrant très fort contre ma poitrine ma miniature (à l’échelle 1/43è), je le priai, encore plus sèchement et en élevant la voix cette fois, de me suivre jusqu’à la maison de la presse. Il le fit en traînant les pieds, mais je vis bien qu’il gardait en alerte ses mains pour m’alpaguer au moindre signe d’accélération qui lui aurait laissé à penser que la fuite était dans mon ADN. Chez le marchand de journaux, mes dires furent confirmés. La revue était mienne, et le bus itou. Mon suspicieux ne s’excusa pas. Il reprit sa faction, et moi ma balade. L’affaire se rompit ici mais la colère me poursuivit encore un bon moment !

La semaine prochaine, pour soigner mon diabète, je ferai en sorte de ne pas m’énerver lorsque sur l’étal du poissonnier, où je me serai déguisé en cent grammes de crevettes grises, je verrai surgir de sous la glace pilée le vigile en uniforme de thon !

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