Mon cher journal

24 Août

Norbert est arrivé chez moi. Il semblait un peu abattu. J’ai sorti la bouteille de rouge, mais il a décliné l’invitation. J’ai proposé une clope qu’il a illico repoussée d’un geste. Non, décidément, ça n’allait pas. Je lui ai fichu la paix. Norbert, c’est le genre de gusse auquel il faut laisser du temps. Il a toujours des difficultés pour s’exprimer.

Au bout d’un moment, il m’a dit : « J’ai rompu avec Briséis. On était en terrasse, quai Conti. Je lui ai dit qu’elle avait un curieux prénom. Je ne l’ai pas fait en pouffant, ni en laissant entendre qu’il était ridicule ou suranné. Non ! Je n’ai pas non plus laissé entendre que ses parents, devant le fonctionnaire de l’état civil chargé de répertorier les nouveaux arrivants, devaient être pris de boisson, d’hellénisme, ou de pâte à tartiner. J’ai seulement dit qu’elle avait un curieux prénom. Elle l’a mal pris. Elle a quitté la terrasse du bistro, et je l’ai vue disparaître entre les bagnoles. »

« J’ai payé nos deux verres, puis je suis allé traîner mon ennui sur la place Saint-Germain-des-Prés. Il était déjà tard et la lune rigolait au-dessus des toits, mais il faisait encore doux. Quelques peintres avaient accroché leurs œuvres aux grilles du jardinet de l’église. Les vendeurs de sucreries faisaient recette. Des touristes peu au fait des choses guettaient le retour de Sartre. Ils occupaient en riant, derrière des lunettes teintées qui leur dévoraient le visage, toutes les tables des Deux Magots. J’ai poussé le pas jusqu’à l’Ecume des Pages. Depuis que La Hune a fermé ses portes, la librairie ne désemplit plus. Une sorte de grand dadais au chapeau ridicule et au cou démesuré, qui n’était pas sans me rappeler un personnage de Queneau, en sortit au moment où j’entrais. Dans la seconde qui suivit, la boutique fut plongée dans le noir ! Je me suis retourné pour regarder la rue. Apparemment, tout le quartier venait d’être privé de lumière. Je me suis appuyé contre une des tables qui supportent les bouquins, et j’ai attendu que la clarté revienne. »

« Tandis que j’étais dans le noir, j’entendais rire, geindre, crier, pleurer, sauter, jouir, boire, prier et disparaître mes héros de papier. Bardamu l’halluciné, Le criminel Raskolnikov, le bagnard Valjean, le malheureux Poil de carotte, le colérique Américain Tom Joad, l’innocent Dantès, le raffiné Swann, le parasite Lantier, son alcoolique Gervaise et leur fils assassin, la géante de Baudelaire, l’hilarant et colossal Gargantua, l’élégant voyageur Phileas Fogg, les femmes légères de Boccace et celles du fabuleux La Fontaine. Me revenaient en mémoire Léautaud, Maupassant, Villon, Verlaine et Rimbaud. Aragon. Les chansons de Prévert, les romans de Souvestre et Allain : Fantômas. Le Chéri Bibi de Leroux, le Lupin de Leblanc, le Cornélius de Le Rouge… »

« Lorsque la lumière électrique est revenue, le jour lui s’était enfui. La librairie a fermé ses portes. La pluie fine graissait le trottoir. J’ai relevé mon col et rentré la tête dans les épaules. Devant l’entrée d’une crêperie, un couple d’amants s’embrassait rue Saint-André-des-Arts. Plus bas, sur la fontaine Saint-Michel, des jeunes gens énervés insultaient l’Etat, et quai des Grands-Augustins, malgré l’heure tardive, des taxis klaxonnaient à tout va. Un bateau mouche est allé se ranger sous le Pont-Neuf. Briséis était là. Elle consultait sous la pluie un album de dessins à colorier qu’elle destinait à son neveu. Vingt-sept ans, ça se fête, me dit-elle ! »

– Pourquoi es-tu partie du Conti, lui demandais-je ?
– Parce que notre histoire a suffisamment duré et que c’était le bon moment pour se séparer.

« Et elle est repartie vers son destin. Moi vers le mien, mais j’ai du mal à m’en remettre… »
Norbert s’est essuyé les yeux. Il a remis dans sa poche l’Odyssée qu’il tenait à la main, et murmuré : « Tu sais, c’est une histoire sans importance. Je suis trop sensible, voilà tout. Ça s’est passé voici deux ans. En fait, je ne la connaissais pas du tout. Elle était assise à la table voisine de la mienne. Je l’ai appelée Briséis, mais en fait, j’ignore son prénom… ».
Puis il est parti.

Voici dix ans qu’il me sert cette histoire régulièrement. Il change le nom du bistrot. Celui de l’héroïne. Un coup Héloïse, une autre fois Emma, aujourd’hui Briséis, et dans un mois ? Mais c’est toujours la même histoire. Je l’écoute pour lui faire plaisir, et je pense que Lautréamont a tort quand il prétend que l’amour ne se confond pas avec la poésie.

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