Mon cher journal

31 Août

Je comprends pas la moitié de ce qu’elle me raconte, la mère Glicolle. Je vais chez elle depuis quinze ans au moins pour lui acheter son lait. Elle a soixante-cinq ans et six vaches. Elle me donne un bidon plein, je lui donne un bidon vide. À la fin du mois, c’est moi qui lui apporte son chèque de la Coop-Lait, mais elle arrête pas de se plaindre ! J’ai beau m’appliquer à tenter de saisir ce qu’elle me raconte, je pige rien. J’ai pourtant une bonne oreille, on me l’a toujours dit. Ça doit venir de sa pauvre bouche qui a plus que la moitié de ses dents, depuis que l’autre a fichu le camp à cause d’une vache qui l’a confondue avec une mouche. Un coup de queue, paf ! Le seau de la traite s’est renversé, et quand la Glicolle s’est baissée pour le relever, pan ! Un coup de patte de la Noiraude ! Elle dit qu’elle manque d’argent pour le dentiste et qu’un râtelier, c’est cher. Je conteste pas, mais quand on est fauché, on est prié de pas laisser traîner son nez au cul des vaches, c’est l’ABC !

Non seulement l’absence de dents, ça aide pas à s’exprimer, mais depuis cinquante ans qu’elle vit ici, elle a toujours pas réussi à se débarrasser de son sabir d’origine ! Une langue de sauvages qu’elle a conservée depuis son enfance hispano-romano-slovaque. Ou quelque chose comme ça. Un genre de dialecte qui lui truffe le vocabulaire de mots incompréhensibles parce que déformés ou inconnus de nos dicos. C’est bien ça, les étrangers ! Ils font aucun effort pour conserver leurs dents, et ils sont jamais fichus de s’exprimer comme tout le monde !

De toutes façons, La Glicolle, elle est tout le temps à se plaindre qu’elle est fauchée ! Ça se peut, je suis pas dans son porte-monnaie ! Mais elle a tendance à exagérer. C’est un réflexe de pauvre, de se plaindre. Elle a quand même six vaches ! C’est pas rien, six vaches ! C’est un billet de 10 000 € ! Et les poules qu’elle vend en loucedé à la ferme, ça rapporte ! Mais ça pourrait rapporter plus si elle se mettait à l’élevage intensif. Elle veut pas. Note qu’à moi, les œufs et la viande qu’elle a en surplus, elle m’en fait cadeau. Je vais pas me plaindre. Elle dit qu’il faut pas le répéter, mais je suis sûr qu’elle raconte la même chose à tout le monde et qu’elle distribue son travail à l’œil. C’est un genre d’anarchiste, la Glicolle. Je joue le jeu, je dis rien. Je répète pas non plus que ses poulets ont du goût, je veux pas faire du tort à Loué. Mais quand je lui dis qu’elle pourrait sans trop de difficultés monter un élevage d’un millier de poulets dans son hangar, à l’arrivée, elle serait moins pauvre. Mais elle est têtue, elle veut pas en entendre parler. Elle dit que la viande pour avoir du goût, faut qu’elle courre en liberté pendant six mois. Si tout le monde faisait comme elle, en Bresse ils seraient tous ruinés ! Elle veut rien savoir. Elle dit qu’elle préfère s’occuper de son mari. Elle a aucun sens des affaires. Ça coûte, un mari ! Faut qu’ça mange, faut l’habiller ! C’est pas gratuit, les fringues. Même chez Emmaüs, faut donner des sous !

Alors, voilà. Pendant quinze ans, pour la Coop-Lait je suis venu chez elle avec un camion de bidons vides que je conduisais. J’avais avec moi un manœuvre qui faisait les échanges. Un bidon vide contre un plein. Ça coûtait un max à l’entreprise. Pour le département, je te dis pas la quantité qu’il nous fallait de camions, de bidons, et de types pour soulever les bidons vides et les bidons pleins. Un après-midi, le banquier nous a convaincus qu’on aurait tout intérêt à faire la collecte avec des camions-citernes réfrigérés munis d’un aspirateur qui fait passer le lait de l’éleveur à nous, en supprimant un maximum de frais. C’était une bonne idée, et c’est ce qu’on a fait. Ca nous a permis de supprimer à la fois les bidons et les tours de reins des gars qui les soulevaient, puisqu’on n’avait plus besoin ni des uns, ni des autres. Avec un seul chauffeur apte à manier l’aspirateur d’un seul camion, on a fait plus de boulot que n’en abattaient une douzaine de gusses avec six bahuts ordinaires !
Ensuite, on a fait les comptes. Le camion aspirateur, c‘est génial mais ça coûte un bras en frais de remboursement du crédit bancaire. Alors on m’a chargé de dire à la Glicolle qu’on allait pas pouvoir lui acheter toujours son lait au même prix. À cause de ses dents, j’ai pas compris ce qu’elle a répondu, mais à la fin du mois, la centrale lui a payé la moitié de ce qu’on lui donnait d’habitude. Et le mois suivant, on a encore été forcés de baisser le tarif de moitié.

La Glicolle, elle est allée en tracteur à Paris brailler qu’elle en avait marre qu’on lui mange la laine sur le dos ! Pour sa visite parisienne, elle s’était habillée comme tous les autres jours, avec sa robe noire qui lui descend sur les pinceaux et un foulard pour tenir ses vieux cheveux. Mais comme les policiers, à cause de sa mâchoire claudicante, comprenaient rien à ce qu’elle racontait, ils l’ont prise pour une djihadiste, et en un minimum de temps, elle s’est mangé un maximum de lacrymo.
Ensuite ? Ben ensuite, elle a regagné son domicile où elle a pu réaliser qu’on respire mieux dans les bleds de bouseux que sur les avenues de la capitale, et dans les jours qui ont suivi, y a un technicien de la communication de chez nous qui lui a pondu un mot. Un mot bien poli, super bien tourné, qui lui annonçait que désormais on viendrait plus prendre le lait chez elle, vu qu’on irait le chercher en Pologne.

Va savoir ce qu’elle a compris, la Glicolle ? Le technico aurait dû lui écrire dans son sabir ! Elle a piqué le fusil de son bonhomme et après avoir longtemps hésité à abattre le troupeau, elle a décidé de nourrir ses poulets avec le lait de ses vaches…. ils n’en seront que meilleurs !

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