Mon cher journal

14 Septembre

Lui, il était là. Recroquevillé dans un coin sombre du manoir. Autrefois riante, claire et confortable, la bâtisse avait été, bien des années auparavant, la résidence préférée d’un lord, gouverneur de province, qui l’avait fait construire à son retour des Indes. Suite à de mauvais placements, il s’était vu contraint de la vendre à quelques incapables qui furent saisis, les terres dispersées, et la demeure abandonnée, avant qu’on y commette des travaux qui la défigurèrent pour l’éternité. Pour dire vrai, le manoir avait tout perdu de son charme et le jardin de son éclat… Sa tour crénelée s’était effondrée, les herbes folles avaient, dans la cour, pris d’assaut les pavés disjoints, et l’ensemble n’était plus désormais que le fantôme humide, sombre, sale et délabré de ce qu’il avait été. Les rats et les courants d’air s’étaient emparés de la propriété pour en faire leur terrain de jeu favori. Les vitres des fenêtres avaient été brisées mais jamais remplacées. Ce qu’il restait des tentures murales n’était qu’un souvenir, et la cheminée, qui avait dévoré les meubles et les tableaux, ne savait plus depuis des lustres ce qu’était une bûche. C’était à présent le refuge des vents, ainsi qu’un puissant aimant pour les drames, les larmes, et les corbeaux. Au-dessus de cette quasi ruine de pierres noires rongées par le temps et le salpêtre s’accumulaient les nuages lourds, et les rares humains qui avaient eu l’idée insensée de quitter le confort de leur cottage de Newcastle, la découvrant, se signaient en accélérant le pas.

Lui, il était là. Héritier sans doute d’un vieil oncle qui, au moment d’aller retrouver sous d’autres cieux son Seigneur et Maître, s’était souvenu de ce turbulent neveu. Il était là. Posé dans son fauteuil rafistolé de bric et de broc. Ramassis de planches équarries en dépit du bon sens, plus apte à briser les os qu’à reposer les reins de celui qui, par erreur, venait s’y installer. Il était là, et sur ses lèvres entr’ouvertes, un médiocre sourire édenté (souvenir de discussions de bars) cherchait à éclairer son visage parcheminé, raviné, brûlé par tous les vents, tous les soleils.

Quel âge pouvait-il avoir ? Plus personne ne s’en souvenait. Cent ans ? Plus ? À l’époque où il parlait encore, il prétendait avoir fréquenté les têtes couronnées, et qu’il avait, pour exercer son métier, couru de l’Inde au Moyen-Orient, de l’Europe à l’Asie, des Amériques à l’Australie, de Londres à Moscou, de Macao à Quimper Corentin. Nul pays ne lui était étranger. Aucune ville. Aucune montagne, aucune plage ne lui était inconnue. Ni la science des alchimistes, ni les plus récentes avancées des mathématiques. Il semblait tout savoir de l’âme des hommes, et du cœur des femmes qui avaient été nombreuses à l’aimer. Mais désormais solitaire, il était là, las, laid dans la maison laide, où tout le monde autrefois l’aimait grâce au don si particulier qu’il avait de dire les choses en les magnifiant avec élégance. Sitôt qu’il se grattait la gorge pour s’éclaircir la voix, le silence autour de lui s’installait, et les anciens comme les gamins, sourire béat, sans jamais l’interrompre ni se lasser, l’écoutaient. Et puis un jour, le vieux qui avait depuis belle lurette perdu ses cheveux, ses dents, ses yeux et traînait la patte, est brusquement devenu muet. L’affaire se fit en une seconde. Il passa de l’inextinguible logorrhée au mutisme intégral. Il n’était pas devenu sourd. Non. Ses oreilles fonctionnaient, mais de sa bouche plus aucun mot ne tomba. Le silence, de ce jour, occupa la place.

Passées les premières stupeurs, on s’inquiéta. Le brave garçon qui lui servait de majordome avait épousé une ravissante brune, dont la taille du cerveau était inversement proportionnelle à celle de ses poumons. Après qu’ils se furent concertés sur la mutation du grand-père en poisson de rivière, la décision fut prise de le mener chez le médecin du bourg. Celui-ci le reçut, et lui demanda de tirer la langue. Il tira. Le généraliste sortit le stéthoscope et lui demanda de tousser. Il toussa. Ensuite, il l’invita à dire 33. Le vieux ouvrit grand la bouche, et bâilla ! L’opération se renouvela six fois dans le court temps qu’octroyait à ses patients le toubib dans son cabinet, mais chaque fois sans le moindre succès. N’ayant noté aucune anomalie particulière chez le patient, il se défaussa en lui conseillant une batterie d’examens complémentaires dans un laboratoire de la périphérie, où on lui tira une pinte de sang tandis qu’il urinait dans une fiole mauve. Ensuite, il fut envoyé vers la capitale chez d’épatants spécialistes, qui des muscles linguaux, qui des cordes vocales, qui des lèvres, qui du poumon. Chaque fois, en souriant, il se pliait aux desiderata des allopathes, mais malgré l’étendue de leurs savoirs, aucune des têtes pensantes, jamais, ne sut lui rendre la parole.

Puisque la Faculté s’était avérée impuissante, on convoqua les médecines parallèles. Un savant chinois fit, de Shanghai, le déplacement pour lui planter dans les ailes du nez et les lobes auriculaires des aiguilles en or, sans toutefois lui tirer la moindre syllabe. Un régiment de druides irlandais lui secoua au-dessus du crâne de jolies branches de gui sans obtenir un meilleur résultat. Alors, en dernier recours, rendez-vous fut pris chez un psy de renom. Le vieux pensa que c’était une curieuse idée de demander à un muet de raconter sa vie, mais il s’allongea néanmoins de bonne grâce sur la méridienne du freudien, où il s’appliqua à compter les mouches qui dansaient au plafond, tout en se tenant coi.

Après cette ultime visite, il fallut se rendre à l’évidence qu’il ne parlerait jamais plus. On le ramena au manoir, et on l’installa devant une fenêtre où il donna l’impression de s’épanouir. Mais sa présence à cet endroit faisait du tort à une plante d’intérieur trop fragile pour partager l’astre avec l’ancêtre. On aurait pu la mettre dehors, mais on préféra déplacer le grand-père qui ne protesta pas. On le mit ici. Ça n’allait pas. On le mit là. Ce fut idem. À force de chercher, on lui dégotta un coin où il ne gênerait pas, où on ne le verrait pas, où il ne prendrait pas trop de place, et où on finirait par l’oublier. Ce fut sous l’escalier. Le vieux trouva cet espace épatant. Il sympathisa avec les araignées et les souricettes, et un matin, il se réveilla mort.

Mon avis n’a guère d’importance. D’autres sans doute penseront mieux que moi. Mais je considère néanmoins que ce fut une fin de vie bien peu glorieuse pour James Bond !

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