Mon cher journal

21 Septembre

Voilà, c’est lundi. Lundi 12 septembre. Depuis le matin le soleil donne, et la chaleur est épuisante. Le thermomètre a du mal à se fixer sous les trente degrés de l’échelle d’Anders Celsius ! Je transpire à grosses gouttes. Il est dix-sept heures. J’ai compté trois heures pour aller de mon coin normand à Ivry-sur-Seine. C’est large. Cent kilomètres en contournant Paris, c’est loin d’être irréalisable. Même si le périph est un peu bloqué, je n’ai aucun doute d’être à l’heure à la radio. Bon, bien sûr, si par un manque de pot colossal une hystérique en burkini rose à pois jaunes avec un nez de clown et des palmes aux pieds se jette sous mon véhicule en hurlant la table de multiplication par 7, je serai forcément ralenti, mais je n’y crois guère…

J’ai toujours un peu les foies lorsqu’il s’agit d’aller parler de mon job devant les médias, mais cette fois-ci je m’y rends le cœur léger. Je connais l’animateur de la station. C’est lui-même qui m’a aimablement invité à venir dans son émission pour tailler le bout de gras à propos de mon nouveau bouquin « Mon journal secret », 18 euros sur commande dans toutes les librairies du territoire, Éditions De Varly. Abstraction faite de la chaleur et de la moiteur ambiante qui ne sont pas sans me rappeler la cueillette des huîtres de palétuviers au Sine Saloum, je suis content de faire la route.

J’ai tout prévu ! Ma carte de crédit est dans le volet du pare-soleil. Au péage, je n’aurai pas à la chercher. Dans le vide-poches de ma porte, mes papiers de conducteur sont au frais. Sur mon pare-brise, l’attestation d’assurance est à la bonne place. Rien ne peut m’arriver. J’ai fait le plein avant de partir. Ma voiture a été révisée chez le concessionnaire. L’air conditionné me rafraîchit le museau. Je suis attentif aux feux comme aux panneaux de signalisation, et j’ai coincé entre mes cuisses une bouteille d’eau fraîche destinée à me désaltérer le cas échéant. Tout va bien.

Sur les coups de dix-neuf heures, je suis encore sur le périph, mais il ne me reste que deux ou trois kilomètres à faire pour le quitter. C’est à cet instant précis que ma file se bloque, et que le type qui roule devant moi opte pour celle de droite. J’appuie doucettement sur l’accélérateur pour occuper la place qui vient de se libérer. La manœuvre est sans danger. Nonobstant, à cet instant une moto rouge et bleue, en tout point semblable à la tenue vestimentaire d’un super héros traversant l’espace, s’infiltre entre ma voiture et celle qui me précède. Pour ne pas heurter le Goldorak, j’appuie un peu lourdement sur ma pédale de frein. Si ma bagnole ne se cabre pas pour autant, en revanche le coup de patin est suffisant pour que mes genoux se rapprochent sèchement et que sous la pression le bouchon de la bouteille de plastique qui somnole entre mes cuisses saute. Je ne m’en préoccupe pas, mais lâchement le précieux liquide se répand sur mon pantalon à l’endroit même où le prophète invite le croyant à un peu plus de réserve.

En fait, je ne m’en rends pas compte sur l’instant. Voilà un bon moment que je roule, et l’eau a largement eu le temps de se réchauffer. Elle est sensiblement au niveau de ma température corporelle. Pendant une trentaine de secondes, je ne réagis pas. C’est plus qu’assez pour que soient inondés mon pantalon, mon slip, mes fesses et la banquette. Je bénis ici le ciel de m’avoir, au moment du départ, poussé à prendre une modeste boutanche de cinquante centilitres, plutôt qu’un nabuchodonosor de 15 litrespour m’humecter la luette.

Je suis trempé, certes, mais j’ai la chance de rouler dans une bagnole qui, outre l’air conditionné, possède un puissant système de chauffage intégré aux sièges. Je règle les deux sur le maximum, et moins d’une minute plus tard j’ai l’impression d’être assis dans un sèche-linge. Je n’ose pas regarder, mais je suis sûr d’avoir le train qui fume ! Je me mets à transpirer de plus belle, et je doute que ça m’arrange les billes !

Je quitte le périph et j’entre dans Ivry, avec la ferme intention de me garer sur la première place qui se présente. Il devient urgent de faire le constat des dégâts. Non seulement j’ai la pénible sensation d’être assis dans une bassine, mais j’ai en plus les bonbons qui collent au papier et les rideaux coincés dans la fenêtre ! Hélas, le stationnement que j’appelle de mes vœux semble ne pas exister ! Ici la circulation est pire que sur une artère parisienne un jour de manif contre le mariage gay. Plein de monde et peu de cervelles. Si tu t’es une fois trouvé au péage un matin de migration estivale, tu comprendras ce que je veux dire. Des centaines d’automobilistes énervés roulent au ralenti. Chacun veut une place. Les nerfs sont à vifs. J’ai la fesse qui crame. Je sais enfin ce que peut ressentir l’écrevisse en tombant dans la casserole ! Je hais la planète entière et je sens bien que je ne suis pas le seul ! Il s’en faudrait de peu pour que quelques conducteurs abandonnent leur caisse au milieu de la chaussée et se précipitent hors de leur véhicule l’œil torve, la bave au bec et le doigt croche pour étriper le voisin, lorsque par miracle une place se profile !

Passe une modeste rue déserte. Je me gare et coupe le moteur. Je jaillis hors de ma guinde, et je regarde avec appréhension mon pantalon. Je suis une catastrophe ! Comment me présenter dans cet état à la radio ? Qu’est-ce qu’ils iront imaginer ? « Hé les mecs, Corbac est gâteux, il s’est pissé dessus ! ». J’ai quelques mouchoirs en papier qui me servent à éponger le plus gros. J’hésite. Je prends mon téléphone. Je vais appeler le responsable d’antenne. Lui dire que je suis coincé dans la circulation et qu’il ne faudra pas compter sur moi ce soir, mais je ne le fais pas. Je viens de voir sur la banquette arrière une épaisse chemise en toile de jean. Je me la noue autour des fesses. Il faudra que ça fasse la rue Michel ! Je ferme la bagnole et je cavale au studio. Un jeune gars m’ouvre la porte. Je lui raconte rapidement ma mésaventure, et lui demande où sont les toilettes. Il se plie en douze ! « Ah Corbier, c’que vous êtes rigolo ! ». Aux vécés, je me mets à poil. Mon caleçon est ruiné. Par chance, il y a un appareil qui distribue du papier au kilomètre. Je m’essore les miches. Je frotte mon pantalon avec l’espoir que ça ne fera pas de taches. Je me rhabille, et je range mon calbute dans mon sac. Je noue une nouvelle fois autour de mes reins la chemise de toile. Je monte au studio. Je m’assois. J’ai la fesse qui baigne. L’émission commence. Tout va bien.

Lorsque je reprends la route, il fait nuit noire. Mon pantalon est sec. Je sors le slip du sac et je le coince dans la vitre pour le faire sécher. Je rentre chez moi en écoutant, rythmé par le bruit de mon calfouette heurtant le toit, Éric Clapton.

Come back home, baby,

Come back home…

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