Mon cher journal

28 Septembre

La famille n’ayant pas souhaité une messe, nous n’eûmes droit qu’à une sobre bénédiction. Le curé, qui n’avait jamais rencontré le vieux Jantier, y était allé de quelques banalités, rappelant qu’il était né dans la commune, qu’il avait été un bon père, un bon époux, et que ses collègues de travail l’avaient toujours considéré comme un brave homme. Toutes choses qui ne pouvaient à coup sûr que lui ouvrir les portes du ciel où le Seigneur l’attendait.

Jantier ! Tout le monde l’appelait « le vieux ». La Camarde semblait l’avoir oublié. À force de le voir toujours là, on avait fini par se dire qu’il nous mettrait tous en terre. Au printemps, l’après-midi, son fils l’installait avec une gourde dans un fauteuil à bascule sur le trottoir devant la maison. Avec sa casquette de rappeur vissée à l’envers sur son vieux crâne pour lui épargner les affronts de l’astre, il donnait l’impression de se fendre continuellement la poire. Il tirait sur sa bouffarde, reniflait, toussait un peu, et dans sa gourde, pour qui était attentif, on devinait un liquide un peu trop rouge pour n’être que de l’aqua simplex. Ici, tout le monde le connaissait et il n’était pas en reste. C’était le roi du mot gentil. Il en avait un pour chacun. Les gamins qui habitaient le quartier, en rentrant de l’école, venaient lui faire la bise. Les mamans lui demandaient des conseils. Il n’était pas rare que monsieur le maire fasse un détour pour venir le saluer, et comme chacun le disait : « Le père Jantier est épatant ! ». Malgré ses cent ans qui n’allaient plus tarder à débouler, ses poils disparates, ses dents envolées, ses rides, sa canne et sa mauvaise vue, il n’avait rien perdu de sa faconde, et sa mémoire était intacte.

Un matin le vieux, qui venait de s’avaler son bol de café noir et sa tranche de lard fumé sur sa tartine de saindoux, appela son fils et lui dit : « Tu sais Marcel, c’est bientôt mon anniversaire. Cent ans, ça compte ! Ne cherche pas à me faire un cadeau qui ruinera la famille. Je n’ai plus besoin de rien. À mon âge, on a tout ce qu’il faut. Ce qui me ferait vraiment plaisir, ce serait qu’avec ta femme, tes frères, leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, nous allions tous ensemble au restaurant ! Ensuite, vous n’aurez plus jamais à me souhaiter aucune fête jusqu’à mon départ pour rejoindre le Grand Tout ! ». Marcel, qui était un brave garçon, lui demanda s’il avait une table de prédilection, et l’ancêtre répondit : « Ben, quand on était jeunes avec ta pauvre mère, que le ciel la garde et la protège, on est un soir allés dans une maison du côté des Champs-Élysées, mais je ne me souviens pas du nom de ce restaurant. Ni même de celui de la rue… Mais c’est dans celui-là que j’aimerais retourner encore une fois ! ».

Ce trou de mémoire, parfaitement inhabituel chez le vieux, plongea son fils dans l’embarras. « Papa, des restaurants, aux Champs-Élysées, ce n’est pas ce qui manque… Et si ça se trouve, il n’existe plus ! Tu ne saurais pas m’aiguiller ? Me donner quelques détails sur l’établissement ? ». Jantier ferma les yeux pendant quelques longues minutes, et lorsqu’il les rouvrit ce fut pour déclarer : « Oui ! C’était une brasserie avec plusieurs salles, dont une magnifique sous une élégante verrière. Des lustres, des vitraux, de la mosaïque aux murs. Des tapis de laine épaisse sur le sol. Les sièges étaient en velours rouge, les nappes blanches, la rampe de l’escalier de chêne qui menait à l’étage était en fer forgé, avec une main en cuivre. Et si je m’en souviens bien, il y avait de l’eau courante dans les toilettes. ».

Marcel, rassuré sur l’état des neurones de son père, le remercia, et dès le lendemain toute la famille partit à la chasse à l’auberge. Si cet établissement existait encore, il fallait impérativement le découvrir ! L’anniversaire était en juin et la requête du vieux avait été formulée fin avril. Ça laissait peu de temps, mais la famille était nombreuse. Toutes les rues du quartier furent visitées. Toutes les salles de restaurant inspectées. De l’humble bistrot aux établissements les plus huppés, aucun n’échappa aux yeux vigilants des maris, des épouses, des enfants et petits-enfants de l’ancêtre. La quête porta ses fruits. Le restaurant fut promptement dégotté. Les lustres, le velours et les mosaïques étaient toujours là. Marcel réserva la salle sous la verrière et le jour dit, la famille au grand complet, après qu’on eût fait sauter les bouchons de champagne, chanta « Joyeux anniversaire » au grand-père. Après quoi, on se mit à table.

« Papa, qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Veux-tu que je te lise la carte ? ». Le soleil traversant la verrière enluminait le vin dans les verres. « Oh, tu sais Marcel, ce qui serait formidable ce serait qu’on me prépare une tranche épaisse de foie de veau, avec des pommes de terre cuites dans la graisse du foie gras. Enfin, s’ils le font encore, bien sûr… C’est ce que nous avions commandé avec ta pauvre mère le jour où nous sommes venus ici. ». Ils le faisaient encore. On lui apporta le plat. Il le mangea intégralement, n’en laissa pas une miette. Et lorsque son assiette fut vide, il y eut des cris, des hourras, des vivats, des bravos et une fricassée de museaux de la part de chacun de ses enfants, puis une autre des plus jeunes. Et lorsque la boîte à bisous fut épuisée, chacun s’en retourna vers sa vie et son foyer.

Deux heures plus tard, Jantier, de retour au village, prit dans sa main celle de Marcel et lui déclara : « Mon grand, je vais vous quitter. Ne dis rien, je le sais. Mais avant de partir, je me dois de te remercier pour ce repas au restaurant. J’ai voulu y revenir car c’est là, pour la seule et unique fois de notre existence, que ta pauvre maman et moi nous sommes disputés.  Nous avions dîné, et en sortant elle me déclara que ce repas avait été divin. Je n’étais pas du tout d’accord avec elle, j’avais trouvé la cuisine quelconque. Le ton monta. C’était ridicule, mais nous nous sommes néanmoins boudés pendant plusieurs semaines. Nous avons même failli divorcer à cause de ce plat. Et bien tu vois, soixante-dix ans plus tard, je suis content d’avoir pu y goûter une nouvelle fois, et j’ai le plaisir de te le dire, mon grand : j’avais raison ! Ce plat était une merde, et ta mère une chieuse de première classe ! ».

Dans la minute qui suivit, il rendit son âme au Seigneur qui la refusa malgré la recommandation du curé qui ne l’avait jamais vu. 

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