Mon cher journal

5 Octobre

Comme il faisait super beau, au lieu de continuer à boire à la maison, j’ai dit à Claudine : « On va aller au Renard, à La Couture-Boussey, et si y a trop de monde, on passera à La Bonne Bolée. À Ézy, chez Georges. Dans son bar, y a jamais grand monde, on sera tranquille ». On a pris la bagnole, celle qu’a plus de pare-chocs à l’avant depuis qu’on a accroché le type qui a prétendu qu’il était à l’arrêt au feu mais moi je suis sûr qu’il a reculé quand on est arrivés pour se faire payer la peinture par mon assurance sauf que l’assurance j’en ai plus, et on est allés au Renard. On voulait la tranquillité, mais y avait déjà quatre ou cinq couples, alors on s’est pas attardés. On a bu un coup. Le patron a payé son verre, et pour rester polis, on a remis la tournée. Après quoi on a repris la route pour chez Georges, mais c’était fermé ! C’est tout lui, ça ! Il ferme quand y a des gens qui ont soif ! Un jour c’est sûr, on n’ira plus. Ouais, on n’ira plus ! Claudine, elle a dit : « Y a Cindy, tu sais, la Cindy qui travaille à la Poste, elle m’a dit qu’y avait un rade où y a jamais personne. « La Bonne Cuvée », ça s’appelle. C’est du côté de Gauville.  On risque rien à y faire un tour ! ». J’ai dit OK. On a un peu tourné, mais on a fini par trouver. C’est un genre de bistrot minuscule. Deux tables. Quatre chaises. Des poutres et des araignées. Pas de néons. Une ampoule qui pendouille. Un vieux zinc qui doit dater des années cinquante. Quand on est arrivés, y avait juste le patron et un soiffard. Claudine, elle a pris une rincette, puis elle est ressortie en disant qu’elle avait besoin de marcher. Moi j’ai pris une bière pour pas faire de mélanges.

Le soiffard, c’était pas un méchant. Juste un vieux type qu’avait la dalle en pente, et comme le patron arrêtait pas de le rembarrer, il s’est mis à me parler :

« Tu sais qui c’est, toi, Léonard de Vinci ? Je suis sûr que tu sais pas qui c’est !  Personne sait qui c’est ! J’vais te l’dire, moi, qui c’est, le Léonard ! Tu bois un coup ? ». « Ouais. », j’ai répondu. Alors le vieux, il a crié : « Moshe, t’en mets deux ! Sauf si t’as soif, ça fera trois ! ». Ensuite, il a repris le crachoir : « Léonard, c’est un génie, mon gars ! C’est lui qui a inventé le papier peint et la Kalachnikov ! Ce type, il passait son temps à chercher des trucs et des machins pour simplifier la vie du pauv’ monde. S’il avait eu le temps, il aurait inventé le Nespresso, la friteuse à récupération d’huile, et la brosse à dents électrique ! Tous les jours, il inventait kekchoz. Et j’vais t’en apprendre une belle, mon gars ! Comme à cette époque-là y avait pas de brevets, pas de copyright, et rien pour la protection de la propriété intellectuelle, il écrivait tout ce qu’il inventait dans un carnet qu’il avait toujours dans la poche arrière de son sarouel. Et si par hasard son calepin tombait entre les pattes de gusses qui voulaient lui piquer ses trouvailles de concours Lépine, ils étaient de la revue ! Ils pouvaient pas piger ce que Léonard avait noté parce qu’il écrivait tout à l’envers ! Tu vois le topo ? Quoi, « Et alors ? » ?! T’as déjà essayé d’écrire à l’envers, toi ? Avec la tête en bas ? En faisant le cochon pendu, les jambes accrochées à un trapèze volant, et en gardant les mains libres pour tenir le stylo, le calepin et ton béret ? Et pour lire son bloc-notes, fallait faire la même chose ! Seulement si tu savais pas comment ç’avait été écrit, tu lisais peau de balle ! Et autchoz : t’as déjà vu des photos de Léonard ? C’était un vieux, mon pote ! Il était né comme ça. Vieux, avec au menton un bouc d’ayatollah qui lui tombait sur le nombril. Quand il écrivait la tête en bas, sa barbe, elle lui masquait les yeux ! Ça l’obligeait à souffler pour écarter les poils et dégager ses mirettes ! Aujourd’hui, va demander à un vieux d’écrire en faisant le poirier ! Je te dis pas comme tu vas te faire envoyer promener ! Pour faire ça, faut être un génie ou un acrobate ! Léonard c’était les deux ! Ouais ! Moshe, tu paies ta tournée ? »

Le vieux s’est mis à téter son verre. Y avait plus un bruit. On aurait entendu voler le jukebox, si des bandits en avait voulu et si y en avait eu un. Puis, le bonhomme a remis un tour de manivelle :

« J’ vais t’ raconter un truc. Un jour, Léonard, il se réveille et il dit : « Je vais inventer un machin qui va révolutionner l’aérospatiale ! ». Et pan, il invente l’hélicoptère et le parachute. Pour que tu comprennes à quel point il était fort, il a d’abord inventé le parachute, AVANT l’hélico ! Et comme il voyait pas à quoi ça pouvait servir ce truc en tissu avec des bouts de ficelle, il a cherché. Au début, son parachute était tout petit vu que c’était juste une maquette, et c’est justement ça qui l’a aidé dans sa quête. Il s’est dit que vu la forme, ça pourrait peut-être servir de couche-culotte pour les minots ! C’était pas con ! Tu glisses les pattes du gamin entre les cordes, que tu lui entoures ensuite autour de la taille et des jambons en faisant une rosette sur le devant. Roulez jeunesse ! Ça partait plutôt bien, mais les moutards auxquels il installait le truc avaient tendance, les jours de grand vent, à s’envoler ! Ça filait la pétoche aux parents qui voyaient leurs gosses passer au-dessus de la tour Eiffel et du Sacré-Cœur ! Y en avait même qui prenaient le large, et fallait aller les récupérer à New York, en haut des gratte-ciel. À L’époque, les voyages étaient très lents et très chers. Le temps d’économiser pour se payer le voyage en autobus jusqu’à Brooklyn, les gnards s’étaient mis à l’anglais et au rock and roll ! Mais pour l’essentiel, quand le mistral arrêtait de faire ses âneries, les gosses redescendaient dans le jardin et tout le monde était content. C’est comme ça que Léonard, il s’est dit : « Là ça y est, c’est tout bon. J’ai le parachute, il reste plus qu’à inventer l’avion de chasse. Mais on va y aller doucement, on va d’abord faire l’hélico ! Tu paies ton coup ? ».

Comme si j’allais refuser : « Patron, deux pareils ! » j’ai claironné. Et le gusse, il a repris son moulin, mais pour dire vrai, je l’écoutais plus. De temps en temps, y avait des mots qui me tombaient entre le marteau et l’enclume, mais j’y prêtais plus attention. Par politesse, je disais toutes les deux ou trois minutes : « Ouais. Ouais. Bien sûr ! Ouais ! ». Et puis au bout d’un moment, j’ai fouillé dans ma poche. J’y ai trouvé un bifton que j’ai posé sur le zinc, et j’ai mis les bouts. Dehors, y avait Claudine qui faisait son jogging autour de la voiture. Je lui ai dit : « Tu veux que j’ te raconte Léonard de Vinci ?… ». Elle s’est arrêtée de cavaler et elle m’a répondu : « C’est le type qui tient le bar ? Encore une histoire de poivrots, j’parie ! ». Et j’ai dit : « Je vais te raconter ça en roulant ! Et quand on s’ra chez nous, si y a du vent, on enfilera chacun une barboteuse et on s’arrêtera qu’une fois rendus aux Amériques ! ». Alors, Claudine elle m’a regardé de traviole : « Ouais…! Il est temps qu’on rentre, t’es complètement bourré ! ».

J’avais bu que sept ou huit bières, plus les trois à la maison, avant de prendre le volant.

Pour moi, c’est l’arbre qui s’est déplacé quand on est arrivé à sa hauteur !

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