Mon cher journal

12 octobre

Hier au soir, j’étais chez Victor Hugo.
Pas avec lui ! Ne me fais pas dire ce que je ne dis pas. Je sais bien qu’il ne m’aurait pas reçu ! Cet homme a d’autres soucis que m’inviter à sa table ou dans son salon. En fait, je me suis trouvé, sans l’avoir cherché, rue de la Bastille, à Paris, dans un de ses bistrots préférés, où il aimait à venir s’asseoir et dessiner à l’encre de Chine en buvant un café. Il paraît même que ce diable d’homme mélangeait parfois du marc à son encre. C’est possible. Il m’arrive souvent de faire la même chose avec de l’eau et du Moulin-à-vent. Je n’en tire aucune gloire, et je note que ces jours-là j’en laisse plus dans mon verre que d’ordinaire.

Est-ce le lieu ou l’ombre du poète ? Je ne saurais dire. J’étais en train de me gaver la sous-ventrière d’une paire de spaghettis à la milanaise dont je ne te dis que ça. Le vin était rond. Je ne l’étais pas encore. J’étais bien. Et comme chaque fois, lorsque je suis dans cet état de grâce, j’ai tendance à me laisser bercer par l’ambiance générale sans chercher à lutter. Je sentais indubitablement s’approcher le sommeil. Ce n’est pas toujours le cas. Lorsque des militaires en tenue passent en soufflant dans le clairon, que leurs semelles heurtent le pavé et que vibrent les tambours, la rêverie est plus lente à s’enclencher. Par chance, ce n’était pas le cas ce soir-là. Foin de chants guerriers ! L’élégante et discrète sono de l’établissement diffusait de charmantes mélodies transalpines. J’étais heureux, rassasié, béat. Brusquement, et contre toute attente, des vers alexandrins me vinrent à l’esprit. Je n’eus que le temps avant qu’ils ne s’effaçassent de mon esprit de saisir mon stylo à plume afin de coucher sur la nappe blanche les mots me traversant. Manifestement, ils étaient d’une excellente facture, et je ne peux guère douter qu’au moment de les rédiger ce fut à coup sûr la main de Victor qui dirigea la mienne !

Mon stylo date un peu. C’est mon épouse qui me l’a offert en 1968 pour célébrer notre second anniversaire de mariage. La devanture de la boutique Montblanc®, qui était à l’époque située sur le boulevard Saint-Michel, avait été malmenée quelques instants auparavant par des jeunes gens en colère qui, à l’arrivée de policiers casqués et emmatraqués, avaient fait feu des deux fuseaux. Danièle, c’est le prénom de baptême de ma mariée, n’eut aucunement besoin de jeter un pavé pour qu’explose la vitrine puisque c’était déjà fait. Elle se pencha. Prit le plus beau, et me l’offrit avec son charmant sourire. Le cadeau était touchant, et même s’il est vrai que nous avions célébré nos noces le 30 avril et que nous étions le 13 mai, je n’eus pas à cœur de lui en faire la remarque. Depuis cette époque, je conserve toujours ce stylo sur moi. À force de le trimballer partout, il a fini par s’abîmer un peu. Il bave désormais, mais j’y tiens. Il se pourrait même que si elle l’avait acheté, j’y eusse attaché moins d’importance.

Au moment de payer mon repas, comme je m’étonnais un peu du montant disproportionné de ma note par rapport à ce que je venais d’ingurgiter, le patron de l’établissement, me jetant un œil noir qui en disait long sur l’affection qu’il me portait à cet instant, introduisit ma carte de crédit dans le lecteur en me déclarant, d’une voix de fausset qui semblait lui venir des narines, que j’avais salopé sa nappe de riche coton blanc avec mes écritures à la con et les taches que le stylo avait répandu sur celle-ci ! Il ajouta en me la balançant sur le nez qu’il la jugeait parfaitement irrécupérable et qu’il s’était permis de gonfler la facture pour couvrir les frais que le rachat d’un nouveau linge n’allait pas manquer de lui occasionner. Je n’ai rien dit. J’ai payé. Ma fortune personnelle m’autorise ce genre de facétie. Il n’en demeure pas moins que je rejoins Léo Ferré lorsqu’il déclare que « la poésie n’intéresse que quelques universitaires qui ne savent pas la lire ! ». J’en ai immédiatement conclu que le bistrotier était un de ceux-là. Intellectuel illettré ne comprenant rien aux mots ni à la peinture tachiste !

La nappe, sans être inconcevablement grande, était néanmoins suffisamment importante pour ne pouvoir aisément se couler dans ma poche. Après plusieurs vaines tentatives, je l’ai pliée en quatre et glissée sous mon bras. Quelques mètres plus loin, là où commence la rue Saint-Antoine, passant devant la statue en bronze de Beaumarchais, il me sembla que le dramaturge me regardait goguenard. J’ai accéléré le pas pour rejoindre ma voiture que j’avais garée dans un proche parking, et je suis rentré chez moi dans ma campagne. Il faisait encore doux. J’ai posé la nappe sur le canapé, et je suis allé me coucher. Mes rêves furent truffés de mots, de poèmes, de dialogues superbes échangés entre Victor et Pierre-Augustin. Lorsque je me suis levé, un peu fatigué, vers midi et demi, avant de faire mes ablutions, faute de cassoulet j’ai réchauffé une assiette de boudin aux pommes, bu un coup de cidre, et j’ai déplié la nappe.

Elle était sale, en effet, et j’ai compris la sourde colère qui, la veille au soir, avait animé le restaurateur. Mon stylo avait abondamment coulé. Les taches étaient multiples. Les vers que j’avais écrits sous la dictée du père Hugo avaient fusé. La poésie, en grande partie absorbée par la cotonnade, était désormais pratiquement illisible. Il me fallut plusieurs heures pour en reconstituer une mince partie. Lorsque enfin j’y parvins, le soleil avait disparu. Je ne peux pas garantir que c’est exactement ce que le faune m’avait dicté, mais c’est tout ce qu’il me reste. Tu en feras ce que bon te semble.
Je n’ai pas retrouvé le titre.

Mon père, qui se mouchait dans sa cotte de laine,
Entendit hurler, sous l’alizé, Arganon
Arganon, l’empereur assassin, le félon,
Qui poussait derrière lui son esclave romaine

Assise sur Gabur, le gracieux dromadaire
Joueur d’ophicléide et champion de ball-trap.
Elle se nommait Yasmine, elle était née à Trappes
C’était pas sa cousine la reine d’Angleterre

(Ici, plusieurs mots totalement illisibles dont j’ai dû faire mon deuil avant de déchiffrer le reste de la poésie.)

Les soldats ivres, nus, chantaient des cantilènes
En plongeant dans le sein de goitreuses madelons
Leurs sexes gorgés d’or en fusion sous la veine
Et déjà le soleil abandonnait la plaine
En poussant d’une main la lune à l’horizon

Si ça se trouve il était bourré, Totor ?

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