Mon cher journal

19 octobre

Il ne se passe pas un jour sans qu’on nous serine que tout est fait par d’ingénieux ingénieurs pour nous simplifier l’existence. Qu’on me permette d’en douter. Tout ceci n’est qu’un fatras de blagues ! Dans la réalité, c’est de plus en plus compliqué. Tiens, au hasard : les plats cuisinés qui s’enfilent dans le four à ondes. Si tu y réfléchis deux secondes, objectivement, et sans chercher à en faire une généralité, force te sera d’admettre que ce n’est pas la panacée, et qu’on est loin du doigt dans le nez si simple et tellement utile au consommateur lambda. Perso, je connais nombre d’individus que ce mode de cuisson perturbe. Certains sont persuadés que puisqu’il suffit de faire un trou pour que le plat chauffe, l’endroit où se fait la perce importe peu. C’est une méprise qui peut s’avérer lourde de conséquences ! Ainsi, ceux qui s’évertuent à chignoler la tôle du four au lieu de crever le sachet de plastique sont dans l’erreur ! S’en suivent, au mieux, des plats froids, au pire des brûlures, des incendies, des explosions, et quantité d’autres catastrophes rarement propres à faire rire le voisinage.

Mais s’il n’y avait que ça…! Le matériel, ce n’est rien. C’est l’âme, qui compte.
Suis-moi, je t’invite à faire un tour dans le passé…

Jadis, si tu étais ouvrier du bâtiment et que tu étais contraint de te rendre chaque matin au turbin, à l’autre bout du département, ta femme, mignonnement apprêtée, soigneusement peignée, maquillée avec pudeur, vêtue d’une ravissante jupette et d’un corsage à trou-trous, mettait son temps, son cœur, son orgueil et son amour à te mijoter ton repas. Lorsque tu quittais ton domicile à bicyclette, tu étais fier d’avoir dans ta musette cette aimable et succulente nourriture, témoignage de son affection, glissée dans la gamelle dont tu avais hérité de ton père, qui la tenait lui-même du sien, et le sien du sien depuis six générations. Lorsque le chef de chantier annonçait qu’il était temps de faire la pause, tu ouvrais ta boîte émaillée que tu réchauffais à la flamme entre deux moellons et, tandis que les effluves des cocos de Paimpol t’escaladaient la narine, déjà ton estomac glougloutait. Le soleil, généreux, passait te dire bonjour. Alors, saisissant entre tes doigts mâles le couteau suisse à douze lames – dont une fourchette et un tire-bouchon – que ton parrain t’avait offert pour ta communion solennelle, tu te régalais la papille avec aux lèvres le sourire bourgeois du nanti, en pensant que samedi minuit tu n’oublierais pas de faire grimper ta mariée aux rideaux pour la récompenser de ses bons et loyaux services culinaires.

Dans le même temps, tes copains célibataires ou mal mariés te regardaient, envieux, croquer tes fayots, cependant que dans un antique saucisson, dont la raideur n’était pas sans rappeler celle de la justice défaillante, ils plantaient leurs branlantes incisives noircies aux acides du mauvais vin comme aux vapeurs du douteux tabac. Nonobstant, cette viande séchée possédait la vertu d’éloigner les gaspards que ta gamelle avait attirés, ce qui prouve qu’il n’y a pas que du déplorable dans la charcuterie ! L’après-midi, rotant, le ventre plein, l’esprit serein, tu retournais avec vaillance, bonne humeur et sans rancune de classe, cimenter les meulières de la future villa d’un épicier pété de tunes qui l’attendait depuis des mois en glapissant.
C’était le bon temps !

Cette époque est révolue… Comme toi, je le déplore.
Que se passe-t-il aujourd’hui ? Ta femme en jogging, le cheveu gras et la bouche fardée au sang de bœuf, déboule chez Marcelhyper. Elle y fait les maigres frais d’un plat surgelé que, sitôt rentrée chez vous, elle range sans plus s’y intéresser dans la partie congélateur du frigo, avant de se poser sur le canapé pour profiter des aventures sentimentales, brûlantes et télévisuelles de Chelsea, Chloé, Dylan, Kane et Hillary. La tambouille ne quittera pas le fridge avant plusieurs semaines, jusqu’à ce que tu te décides à en faire usage. Ce jour-là, adieu la prolétaire musette et l’antique gamelle, l’une et l’autre passées de mode. En forçant un peu, tu fourres la barquette glacée dans une des poches ventrales de ton jean fatigué, et tu files au boulot avec le four à ondes sanglé sur ton dos. Quand tu arrives, fracassé comme une potiche de terre cuite venue précipitamment faire la bise aux remparts de Carcassonne, tu te mets au taf, triste et solitaire, sans saluer personne. Tu bosses comme un forçat jusqu’au coup de corne du chef de chantier signalant l’heure du repas. Alors, hagard, tu poses ta truelle. La pluie fine transperce ton blouson de toile. Tes cheveux sont trempés. Ton nez goutte. Comme tu n’as jamais pris le temps de lire le mode d’emploi du four à ondes, tu l’installes sur un réchaud à gaz que tu n’oublies pas d’allumer, et en attendant qu’il soit chaud, tu te diriges à pas comptés vers la case toilettes. Là, tu constates que ta vessie, qui toute la matinée est restée en contact avec le plat surgelé, délivre des cubes de glace identiques en tout point à ceux destinés aux boissons alcoolisées. Tu n’as plus faim, et ta décision est prise : samedi minuit, maman fera tintin, et les rideaux, que rien ne viendra ébranler, dormiront en paix !

Dès lors, comme tu t’en doutes, ce qui suivra est déjà écrit. Le plat surgelé sera la cause de votre séparation. Six mois plus tard, ton épouse se dégottera un amant charcutier habile au maniement de la merguez. Tu demanderas le divorce. Tu lui laisseras la jouissance du studio en y abandonnant tes CD de hard rock et tes rasoirs jetables. En guise de bonne volonté, elle t’offrira son jogging que tu iras discrètement déposer dans la poubelle du pavillon d’une banlieue sordide, mais vous vous battrez pendant deux années complètes devant les tribunaux pour avoir la garde de Joseph, le hamster russe.

Et le premier qui viendra te dire que les plats cuisinés n’ont été inventés que pour t’embellir l’existence, je sais déjà que tu lui offriras un bourre-pif qui l’expédiera pour le compte au pays des Bisounours !

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