Mon cher journal

26 octobre

C’est aux Îles Lavezzi que je l’avais connu. Il n’était pas encore marié à Graziella, mais ils étaient déjà ensemble. Un beau couple. Ce qui me l’avait fait remarquer, c’était son comportement vis-à-vis de la nourriture. Quelque chose de mystique qui m’amusait. Gerbaud, c’était son nom. Gégé, qu’on l’appelait. À l’époque, on faisait de la plongée et on mangeait ce qu’on attrapait. Lui, il rapportait toujours des oursins. Avant de les ouvrir, il leur parlait. Et quand il plantait son couteau entre les aiguilles de la bête, une larme lui coulait sur la joue. Comme à part ça il était plutôt rigolo, on s’était revus à Paris, et doucement l’amitié s’était installée entre nous. On se retrouvait au restau. Ce n’était pas un goinfre, mais il avait un solide appétit. Un bon coup de fourchette, et il savait tenir son verre. Cependant, sa façon de tourner son assiette, de la regarder, de murmurer des trucs incompréhensibles entre chaque bouchée me captivait. Depuis les Lavezzi, il s’était empâté. Un soir, son épouse lui déclara tout à trac qu’il buvait trop. Le film venait de s’achever. Il éteignit le poste et ne répondit pas, mais quelques instants plus tard, sous un prétexte futile, il fila à la salle de bains regarder l’état de son visage. Le rouge était partout. Autour de ses yeux, sur son front, ses joues. Les veines de son cou étaient gonflées. Il se tira la langue. Ce qu’il vit ne le rassura pas. Nul besoin d’être devin pour le voir. Le beau Gégé n’était pas frais.

Quelques jours plus tard, pendant la pause déjeuner où il avait au restaurant partagé avec un client un cuissot de chevreuil mariné dans un savoureux bordeaux accompagné de cannelle, de genièvre, d’oignons et de clous de girofle, il était allé voir son toubib. Celui-ci, après une batterie d’examens, lui avait aimablement conseillé de baisser le coude : « Votre épouse n’a pas tort, Gerbaud ! Si vous continuez à téter comme ça, votre famille aura la douleur de vous regretter. La Faculté aussi. Évitez le sucre et le gras, ça ne pourra que vous faire du bien. Vous fumez ? À votre âge, ce n’est pas bien sérieux ! Il serait prudent d’arrêter ça également, vous avez le poumon qui miaule, mon ami ! Si vous aimez votre famille, pensez-y ! ». La réflexion de l’Hippocrate avait porté ses fruits. Il remisa la bouteille, les plats riches et la fumette dans la boîte aux souvenirs. Et s’en trouva bien. Hélas, lorsque Graziella, qui toute sa vie avait été sobre comme une prairie de géraniums, était allée rejoindre son Créateur en s’adonnant à des galipettes sous les lourdes roues d’un superbe car rempli de touristes japonais, Gégé, dans un fol instant d’égarement, se mit à penser au suicide. Il lui vint à l’esprit de quitter l’existence en se plongeant violemment dans le pinard, le foie gras, le gibier, les crèmes glacées et le tabac blond. Mais, n’y trouvant plus son compte de plaisirs, il revint rapidement aux fondamentaux, et se contenta dès lors d’éviter, par de savants détours, les boucheries, les crémeries, les pâtisseries, tandis qu’il lichait du jus de pommes sans additif en regardant fumer ses chaussettes.

Doucement, il se surprit à devenir plus attentif à ce que racontaient les journaux sur la qualité de la nourriture proposée dans certaines enseignes. Il s’attacha aux propos d’Élise Lucet et s’éloigna du jambon, du lait, du sel, du sucre, des conserves, des pizzas, du poisson d’élevage comme de celui récolté en Atlantique Nord, du surimi, de la viande de porc, de celle des vaches, des œufs, du poulet, ainsi que des autres bestiaux à plumes, à poils, à écailles. Il parvenait néanmoins à se nourrir convenablement en avalant des graines, de la salade, du chou et des carottes qu’il faisait pousser lui-même dans son jardin, sans jamais utiliser d’autres engrais que ceux que sa nature lui fournissait gracieusement deux fois par jour. Ses repas étaient chaque fois identiques et il s’en portait bien. Pourtant, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’un pluvieux matin de novembre il se réveilla avec un mal de crâne carabiné qui lui battait les tempes et le front, comme le font les basses électriques dans les subwoofers des enceintes du Queen un soir de fiesta. Il n’avait pourtant nullement fait la fête. Ni la veille, ni les jours précédents. Au demeurant, il ne la faisait plus depuis une quantité respectable d’éternités. Ça ne lui manquait pas. Il n’avait jamais trop aimé gesticuler sur les rythmes d’aujourd’hui. Il n’y voyait que gestes ridicules ou obscènes dénués de sens. Il s’en méfiait et les fuyait ! Certes, il avait un peu traînaillé la veille devant la télé, mais vu l’indigence du programme, il doutait fortement d’avoir pris un risque inconséquent pour la santé de ses neurones en étant resté assis dans le canapé face à l’écran pendant une courte demi-heure. Il en conclut qu’il était urgent de revoir son alimentation. Il ne mangeait pas grand-chose. C’était encore trop. Il décida d’abandonner son potager qui représentait un surcroît de tentations, et se fit ami avec un épicier du quartier qui lui vendit des moitiés de tomates cerise et de maigres laitues dont il ne mangeait que trois feuilles à chaque repas. Le bonhomme, ayant saisi la détresse de son client, lui offrait régulièrement une pomme dont Gégé savait se régaler pendant quatre jours, en ôtant toutefois les pépins pour ne pas risquer de s’étouffer. Il avalait aussi un verre d’eau minérale, qu’il prenait néanmoins le temps de filtrer avant de la consommer. « On ne prend jamais assez de précautions ! ».
Nonobstant, le tam-tam poursuivait son raffut. Il prit la résolution de diminuer encore de moitié la teneur de ses assiettes ! À compter de ce jour, son visage devint parfait. Pâle et amaigri, certes, mais débarrassé des rougeurs qui avaient un temps affolé son épouse et son médecin. Même les mouches, toujours promptes à lui sauter sur le nez, qu’il avait fort court au demeurant, semblaient ne plus oser se risquer à lui laisser la marque de leurs passages lorsque le temps était à l’orage et qu’elles avaient décidé de jouer à l’avion qui arrive, à l’avion qui décolle. Il ressemblait à présent à celui d’un baigneur en celluloïd. Des yeux immenses au-dessus d’un sourire figé. Sa langue, qu’il laissait à demi pendre entre ses lèvres, permettait à chacun de constater qu’elle était débarrassée des mucosités parasitaires qui l’avaient longtemps alourdie. Il avait en outre le plaisir de ne plus avoir besoin de se rendre aux latrines. Désormais, malgré son incroyable maigreur qui donnait l’envie aux agences de mannequins de lui coller une robe sur le dos, il se sentait devenu une sorte d’incarnation de « la bonne santé » et pour aller encore mieux, il fit durer la moitié de la tomate cerise de son épicier une semaine entière. Cependant, l’infernal tam-tam refusa de le quitter!

Pour ne plus l’entendre, il fit ce que Van Gogh avait réalisé avant lui : il se trancha les pavillons. Ça ne changea rien au bruit, mais il eut le plaisir de voir couler de ses plaies un pâle sang en de multiples points semblables aux reflets du rubis. Quelques heures plus tard, il reçut la visite du Nazaréen. Puis celle du Prophète, et en fin d’après-midi, celle de Moïse un peu retard car c’était chabbat et sans électricité il s’était un peu égaré et était tombé plusieurs fois dans l’escalier. Il les fit asseoir autour de sa table. Il sortit une bouteille d’eau et quatre verres. Malgré la chaleur de l’appartement, personne ne but. Ils firent une belote. Les discutions allèrent bon train. Plus les heures s’écoulèrent, plus il se sentit bien. Les boums boums de son crâne s’évanouirent.
Enfin, soulagé, il ferma les yeux.

Dernièrement, j’ai reçu un mot d’un spécialiste du traitement des images envoyées par une sonde spatiale depuis les confins du cosmos. Son message disait en substance : « Je viens de voir votre ami tourner autour de Proxima B. Il boit aux sources des nuages et croque les étoiles. Il a beaucoup maigri, mais il semble heureux. Il sourit. ».

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