Mon cher journal

2 novembre

Dans l’avion qui me ramène des contrées Nissardes aux terres Orlysiennes, il y a à ma gauche un papy et son moutard de petit fils qui n’arrête pas de parler. « Papy, c’est quand qu’on va partir un jour en fusée ? -Quand on ira sur Mars, mon grand ! -Et là papy, c’est dans l’avion qu’on est ou bien dans l’autobus qui nous ramène chez toi ? -Dans l’avion, mais il a du retard, mon grand, parce qu’on roule doucement ! -Et ben, on a qu’à prendre la fusée, comme ça on ira plus vite et on ira faire nos courses chez Mars ! Hein, papy ? »
On sent que le grand-père est au bout du rouleau. Il ne sait plus quoi dire au gamin qui le broute avec sa fusée ! Brusquement il lui dit : « Tiens, on va faire un marabout-de-ficelle ! ». Jusque-là, j’avais pas trop fait attention à leur conversation. J’entendais parce que forcément, quand on partage la même banquette on profite des voisins. De ce qu’ils racontent, de ce qu’ils lisent, de leurs ronflements, des odeurs corporelles. Dents, pieds, ventre… Même si on veut pas. Mais là, d’un coup, je me suis dit que ça, c’était un grand-père qu’a été élevé au Banania et qui a roulé en patins à roulettes bien avant qu’on les appelle des rollers. Du coup, j’ai fermé les yeux pour me créer un genre de cocon destiné à me rendre plus attentif aux propos de mes voisins, mais ça a vite tourné en eau de boudin. Le gamin du haut de ses six ans manquait de vocabulaire pour faire avancer le jeu. « Papy, j’y comprends rien, à ton jeu ! On peut pas jouer à aut’choz ? -Tiens, je t’ai acheté un livre à colorier. -Merci papy ! Ça c’est une bonne idée. Tu crois que quand on ira dans la fusée y nous donnerons des livres à colorier avant d’arriver sur Mars ? Où y sont, les crayons, papy ? -Quels crayons, mon grand ? -Ben, les crayons de couleurs ! Si j’en ai pas, je peux pas colorier ! -Ah… Ben oui… Tu les auras quand on sera chez ta mère. » Exit le coloriage et la fusée. Quand l’avion a décollé, le moutard s’était endormi et j’ai joué tout seul dans ma tête au Marabout-de-ficelle.

Je suis certain que tout le monde a joué à ça. « Marabout-de-ficelle ».
Quoi ? Tu ne connais pas ? Tu me fais de la peine ! On aligne des mots qui s’enchainent. Le truc consiste a fabriquer une chaine de mots en répétant la dernière syllabe du mot précédent, ou en réutilisant le mot tout entier pour dire autre chose. Tu ne comprends pas ? Bon ! Je te montre : « Marabout, bout de ficelle, selle de cheval, cheval de course, course à pied, pied à terre, terre de feu, feu follet, lait de ferme, ferme ta gueule, gueule de con !… » Tu as compris ? Quand j’avais huit, dix ans, j’y ai joué comme un zinzin et ça m’a duré pendant des années. D’ailleurs j’y joue encore ! Tu as noté qu’on glisse entre les mots une conjonction (à, de, dans, par, pour, sur, sans, avec, etc), mais ce n’est pas une obligation. L’intérêt du jeu ? Améliorer le vocabulaire en profitant de celui des copains, car si on peut y jouer seul il n’y a aucune interdiction à le faire à deux, à trois, à dix, à trente… Pas de loi en la matière. Perso, je considère cette activité comme pas plus nunuche que de passer son temps sur la console à chercher des Pokémons ou à tenter de déglinguer la tronche de l’ennemi virtuel au pistolet mitrailleur. Et l’avantage est manifeste : ça coûte moins cher ! Qui perd ? Celui qui ne parvient pas à enchainer.

Cette nuit, je ne dormais pas. Il se pourrait que ce soit un coup du changement de température. Un jour tu dors nu en guettant l’arrivée des vahinés qui palmes en main viendront te rafraichir le museau, un coup tu t’enfonces au tréfonds des couvertures avec l’espoir de parvenir à te réchauffer le pif ! Rien jamais n’est parfait. Donc cette nuit, transi de froid, je me suis amusé, puisque je ne dormais pas, à me faire un marabout-de-ficelle. Je crois bien avoir commis à ce moment-là le plus grand de l’univers, sauf si quelqu’un en a commis un encore plus long. Bien évidemment, j’ai fini par m’endormir et j’ai complètement oublié celui que j’avais pondu dans mon dodo joli, mais comme je suis d’une incommensurable générosité, j’ai décidé de t’en offrir un nouveau, qui te laissera bouche bée et pantois, et que dans mon inconscience infinie je vais inventer tout de suite et immédiatement, pour toi et pour toi seul, qui me lit à cet instant ! Quel pot tu as toi, alors !
Allez ! Donne moi un mot. Hein ? Parle plus fort, je t’entends pas ! Quoi ? Moisson ? OK. C’est parti !

La moisson, son de cloches, hoche la tête, tête à claques, claque la porte, porte manteau, taux de change, change pas de main, main de fer, fer de lance, lance ta vanne, âne bâté, t’es d’où toi ? toit de paille, paille au nez, né à Lyon, lion d’ Asie, zigouigoui, oui ou non, nom de Dieu, Dieu du ciel, ciel mon mari, ris de veau, Veau l’ Vicomte, compte sur moi, mois en R, air d’un con, condamné, nénufar, farendole, Doliprane, anémone, moniteur, Euréka, camembert, air vicié, sciez du bois, bois du vin, vingt pour cent, sens mes fesses, fais ce qu’y te plaît, plaie ouverte, verte prairie, riz gluant, en passant, cent pour cent, sans loi ni feu, feu follet, les sept nains, un deux trois, trois fois sept, c’est idiot, au delà, la victoire en chantant, tentacule, culoté, thé au lait, l’épinard, art déco, comme un gland, gland du chêne, chaine de vélo, Lautréamont, Amont Marcel, c’est la lutte finale, ah les cons, congelé, je les prends dans la gueule, gueule de raie, Réaumur, mur des fédérés, Remington, tonne de plumes et tonne de plomb, plombage dentaire, terraplane, planisphère, faire le saut, le sauvage, Agénor, Nordiste et sudiste, hystérique, queue d’hareng, rang d’oignons, on s’ennuie, nuit des étoiles, étoile des neiges, n’ai-je donc tant vécu, cul te pèle, pelle à gâteaux, taux de change, ange Gabriel, elle a fondu, du bon pas, pas de l’oie, loi inique, nique ta mère, mérinos, os de seiche, sèche ton nez, né sous X, X Y, Grec comme Zorba, bas nylon, long comme le jour sans pain, pin parasol, solitude, tu devrais, raie du cul, culbuté, térébenthine, innocent, sans un sous, sous le vent, ventre-saint-gris, gris à rouler, les éléphants, fanfaron, rond-de-cuir, cuirassier, siège de bureau, rototo, tôt ou tard, tarentelle, téléphone, Honegger, Guernica, camion benne, bénissez moi mon dieu, dis heu, eucalyptus, us et coutumes, hume le bon air, Bonnaire Sandrine, Ines de la Fressange, angélique, liquoreux, renâcler, clé de fa, falbalas, la pie happa ou la pie n’happa pas ?, panier à crotte, crotte de bique, bique de bouc, bouclier, lier sa botte, Botero, rossignol, oliphant, fan de pute, putassière, Sierra Névada, Dalida, d’Artagnan, niant contre toute évidence, danse le rock, rocambolesque, est-ce que ça va, savamment, menthe à l’eau, l’Opéra, rat des champs, champagne au frais, frais de route, route fleurie, rime à rien, rien du tout, tout est là, la moisson !

Ah, non d’un chien ! J’en ai la tête qui tourne. C’est épuisant. Ça fait de bulles sous le ciboulot.

Ensuite, l’avion s’est posé. L’ancêtre à réveillé le gamin que sa mère attendait à la sortie : « Alors mon chéri, tu as fait bon voyage ? -Oui, m’man. Papy, il a dit que la prochaine fois on ira en fusée chercher des crayons de couleurs chez le marabout de la planète Mars ! »

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