Mon cher journal

9 novembre

«Machicouli-machicoula-barbe-de-bouc-et-rabat-joie ! », répéta dix-huit fois consécutives la sorcière Grümpenfishstock en frappant le sol du pied et en se mordant le nez, à l’instant précis où le rayon de lune pénétrait son antre au cœur de la forêt de Brocetaydentroafoabyday, où déjà des fumées en volutes vertes, qui n’étaient pas sans rappeler la couleur du guano des mouettes cirrhosées, s’échappaient des cornues biscornues ! Dans cette pièce, qui n’était en réalité qu’une grotte mal dégrossie où les araignées faisaient du trapèze volant et les rats des tournois de belote, ce n’était que crasse et désordre incommensurable. Ça empestait le soufre et l’haleine d’un régiment de crapauds morts. Aucun être vivant, hormis la sorcière elle-même et son immonde corbeau Jojo Cakenplomb, n’était capable de supporter une telle vision d’horreur, ni de semblables odeurs qui évoquaient furieusement le gros popo d’ours brun et le pissou de ragondin belge. Dehors, il neigeait d’abondance sur tout le pays, sauf au-dessus de chez Grümpenfishstock où les flocons s’appelaient des boulets de charbon qui, normalement, auraient dû briser ses fenêtres, mais comme elle n’en avait pas, ils se contentaient de tomber sur le sol en dessinant de monstrueuses pyramides de boudins aux châtaignes cernées de chopes de bière pleines de bouillon gras. La vision était cauchemardesque ! Insoutenable ! Pestilentielle ! Et comme pour encore en ajouter dans l’hérésie, une terrifique musique jouée sur des flûtes à bec par des chauves même pas souris jaillissait du tréfonds des insondables entrailles de la terre.

« Cette fois, je ne louperai pas mon coup ! », grinça Grümpenfishstock. « Je vais leur pourrir leur nuit de Noël. Ils m’en diront des nouvelles, ces sales moutards que je déteste ! J’ai tout réglé, tout préparé, tout prévu. Ah, ça va chier ! À minuit moins une, au moment où le vieux schnock de Père Noël sautera dans son chariot pour faire la distribution des joujoux, mon terrible plan machiavélique se mettra en marche et rien ne pourra l’arrêter ! ». Et pour faire bonne mesure, elle ponctua sa phrase d’un énorme rot qui sentait l’ail. Il fut suivi de peu par un immonde pet qui recouvrit les murs de son satanique laboratoire d’une épaisse et grasse fumée noire.

La forêt de Brocetaydentroafoabyday est connue pour abriter depuis des temps immémoriaux les êtres les plus maléfiques et les plus laids que la planète porte en son sein. Grümpenfishstock y avait naturellement trouvé sa place. Son nez repoussant qu’elle mâchouillait sans cesse faisait ressembler son visage à celui d’une femelle éléphant à tignasse. Il est à noter que celle-ci n’avait pas vu un peigne depuis l’arrivée au pouvoir de Louis Vercingéclovis XIV, mais ce n’était pas la pire des choses. Elle cumulait tout ce qui donne envie de vomir. Elle avait notamment, dans un désordre confondant, une soixantaine de dents mauves et vertes plantées en dépit du bon sens dans sa gigantesque bouche d’où coulait en permanence une bave gluante qui n’avait rien à envier à la semelle des limaces. Elle possédait aussi deux yeux supplémentaires qui ne lui servaient rigoureusement à rien, car situés sous chacun de ses pieds. S’il lui était arrivé quelques fois de s’en servir, elle avait rapidement abandonné cette idée car ces deux yeux surnuméraires étaient myopes. Elle portait néanmoins une paire de lunettes au fond de ses sabots, pour le cas où. Elle était de surcroît dotée de trois jambes, dont l’une boitait et la deuxième aussi, ce qui, en toute logique, lui aurait permis de marcher aussi droit que vous et moi si la troisième, plus longue d’une vingtaine de centimètres que les deux autres, ne l’obligeait à sauter comme on fait à la marelle pour passer de la terre au ciel en poussant le palet de case en case. Cette tierce jambe tordue et variqueuse ressemblait à un steak tartare noyé dans la moutarde, le ketchup et les câpres. D’ailleurs, elle attirait régulièrement les meutes de chats et de chiens errants qui venaient, affamés, la mordre au mollet. Elle avait en outre un nombre insensé de bras qui lui partaient de la nuque, du buste et des épaules. Ceux-ci la rattachaient plus ou moins au monde des animaux marins, et notamment aux poulpes. Il n’est pas exagéré de dire qu’elle était très moche, très sale, très bête, très prétentieuse, et j’ajoute qu’elle portait son dos sur la poitrine et inversement, ce qui, chacun en conviendra, est parfaitement ridicule. Elle se camouflait sous un chapeau trop grand pour elle qui lui dissimulait le crâne, le visage, et retombait sur ses épaules. Comble d’un goût douteux, elle persistait à s’habiller dans la collection dames automne-hiver de 1953 d’Armand Thiery !

« Cette fois, je ne louperai pas mon coup ! », grinça une nouvelle fois Grümpenfishstock qui aimait à se répéter. « Grâce au fil d’acier que j’ai tendu entre la racine du fraisier et la cime du sapin, les rennes du barbu s’entortilleront les pattes. Il s’ensuivra une chute pour les bestiaux, le char, les joujoux, et le bon vieillard qui s’y brisera les os ! La tournée du Père Noël s’arrêtera ici, à Brocetaydentroafoabyday. Aucun enfant demain n’aura de joujou ! Bien fait ! Et sur la planète entière, le Bonhomme Noël sera devenu synonyme de trahison. Les moutards le détesteront ! Grâce à qui ? Grâce à moi ! Ha ! Ha ! Ce sera le plus beau jour de mon existence. Nul ne pourra sauver le vieux ! Ses rennes, pour ne pas mourir de faim, lui boufferont la rate, et les joujoux pourriront sous la neige et le musc des mouffettes ! Si ce monde n’était pas si mal fait, on devrait pour ça me donner au minimum le prix Nobel de malfratitude ! Je le mérite !!! ». Sur ces lamentables et exécrables paroles, elle éclata d’un épouvantable rire sardanapalesque qui colla aux araignées la chair de poule et fit illico crever trois rats d’une crise cardiaque.

À minuit moins une, l’abominable sorcière s’installa devant sa porte pour voir arriver le chariot du Père Noël. Il faisait atrocement froid. Les boulets de charbon tombaient dru. À minuit, personne. À minuit cinq, rien. À une heure du matin, toujours rien ! À deux heures trente-sept, que dalle. Les boulets de charbon à présent lui heurtaient le crâne. À trois heures seize, elle se chopa le rhume et se mit à éternuer comme une idiote pendant une vingtaine de minutes. À cinq heures quarante, elle crut entendre quelque chose… Mais ce n’était que le craquement d’un sapin qui, sous le poids des boulets, venait de s’écraser sur le toit de la grotte. Lorsque le jour déboula, elle s’était endormie, et ni les rennes, ni le chariot, ni le Père Noël n’étaient passés. Quand elle se réveilla, sur les coups de dix heures trente, elle avait les membres raidis, congelés, le nez coulant et la toux grasse. Alors, se saisissant de son combiné téléphonique, elle appela la ligne directe du Père Noël. Elle aurait souhaité maquiller sa voix pour ne pas être dévoilée, mais c’était inutile. Même avec la bronchite, tout le monde la reconnaissait. Néanmoins, en minaudant, elle tenta de se faire passer pour une journaliste stagiaire d’une chaîne d’informations en continu, et demanda à savoir comment s’était déroulée la tournée du vieux barbu. Ce fut la Mère Noël elle-même qui lui répondit : « La tournée se fera dans la forêt de Brocetaydentroafoabyday, comme toutes les autres années, Madame Grümpenfishstock, la nuit du 24 décembre ! Pour l’instant on est le 31 octobre, et mon époux n’a rien à voir avec les citrouilles d’Halloween ! ».

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