Mon cher journal

16 novembre

Dans l’azur, le nuage se découpait parfaitement. Une tête de félin. Oui, c’est ça. Une tête de chat, avec une sorte de lance au milieu du front qui lui donnait un peu l’allure d’une licorne aux pattes de velours. Une cavale haret. Voilà ce que René venait de voir : un cheval minou ! Un mythe ronronnant au milieu du ciel. Quelques instants auparavant, sa brune voisine de banquette avait, en levant le visage, vu au même endroit un bonhomme barbu qui tirait sur sa pipe, qu’elle avait immédiatement considérée comme étant d’écume bien qu’elle n’y connût rigoureusement rien. Là-dessus, l’image instable s’était rapidement transformée. La pipe, comme happée par une main de géant, s’était envolée la première, puis ce fut au tour de la barbe de disparaître comme après le méticuleux travail de sape d’une moderne tondeuse. Pour clore l’évènement, le visage du fumeur s’était effondré sur lui-même, avant de renaître quelques instants plus tard sous la forme de ce gigantesque chat gris et blanc à demi sauvage, aux yeux parfaitement distincts, aux longues moustaches recourbées, à la corne raide au milieu du front, et à l’interminable queue qu’il tenait de la trace gazeuse et fantomatique abandonnée par le passage d’un supersonique.

René chercha une place. Il venait de quitter la rocade et le flux de bagnoles était dense encore. Quand il la trouva et se fut garé, il s’empara de son appareil téléphonique pour réaliser une photo qu’il ne manquerait pas d’envoyer à son frère, qu’il ne voyait plus guère maintenant que celui-ci s’était installé dans le Sud. Mais à l’instant d’appuyer sur le bouton de contact, déjà l’animal féerique avait cédé la place à une sorte de crocodile à lunettes, qui se mua la seconde suivante en chaise à porteurs. Sans porteur. Il rangea son appareil et reprit la route. Quand il arriva près du centre-ville, sa voisine le remercia. Elle lui serra la main et claqua la portière avant de disparaître, happée par la foule. Le travail n’attend pas. Le covoiturage est épatant, mais on n’a que rarement le temps de se dire des choses intéressantes, et puis ce n’était ni l’heure ni le lieu pour forcer les portes de l’intime.
En fait, René ne travaillait plus depuis plusieurs mois mais il continuait à faire du covoiturage par pur civisme. Néanmoins, surtout les jours où il ne parvenait pas à réaliser la photo du ciel, il se répétait chaque fois qu’il allait abandonner. « Allez, encore un jour encore un tour, et puis j’arrête » était devenu son leitmotiv. Il remisa son véhicule au parking de la place du marché. La porte du bistrot, comme les autres jours, couina. « Quel con ! Tiens, pour Noël je vais lui offrir une burette ! ». Le patron, qui astiquait les cuivres, tourna la tête et dit : « Un café et un coup de blanc, René ? ». Il ne répondit pas. Le journal traînait sur le comptoir. Il s’en saisit et s’attabla derrière le guéridon de marbre. Le café était raide mais moins que le blanc. Il eut l’impression en se les jetant l’un après l’autre derrière le col que les deux lui déchiraient la gorge et qu’il ne pourrait plus parler.

Comme les autres jours, le journal était rempli d’insanités. Toutes les pages se valaient en la matière. Grèves, scandales, drogue, chômage, politiciens véreux, escrocs, délinquance, kidnapping, fermeture d’usines, crimes crapuleux, viols, foot, loto, voyance, horoscope. Rien de bien nouveau. Depuis quelque temps, les migrants. Désormais, tout le monde y allait de son avis plus ou moins dégueulasse. Les plus détestables, comme d’habitude, faisaient la une. Ici, on préconisait d’installer aux frontières maritimes des hommes en armes chargés de tirer à vue sur les arrivants. Là, on proposait de bâtir tout autour du pays des murs chargés de courant électrique et de débris de verres. On parlait d’en construire de cinquante mètres de haut. Le béton n’est pas cher. Le barbelé violent. « Il y va de notre tranquillité ! Qu’importe que ce soient des femmes et des enfants qui ont navigué depuis des jours. Ils sont épuisés ? Hâves ? Dépenaillés ? Leurs yeux sont brûlés par le sel ? Ils sont affamés, amaigris, sans force ? Grand bien leur fasse ! Nous aussi nous avons des soucis ! S’ils sont sans papiers, qu’on les repousse. Un coup de botte sur le crâne et qu’on en finisse ! Notre terre n’est pas un dépotoir ! C’est Dieu qui nous a mis ici ! Dieu qui les a fait naître là-bas. Qu’ils y restent ! Qu’on les fusille s’ils insistent, ou qu’on les noie ! ». D’autres, à la fois plus machiavéliques et plus niais, proposaient de les laisser entrer et de leur faire payer les couvertures, avant de les droguer et de les livrer aux fauves des parcs zoologiques « qui sauront se charger d’eux si nous ne savons pas le faire ! ».

Les rares qui osaient s’élever contre les avis répugnants de la populace étaient traînés dans la boue. Insultés. Couverts d’opprobre. Traités de collabos. Le crachat, la torture et les bombes à fiente leur étaient promis. « Et si ce n’est pas suffisant, il faudra nettoyer notre Sainte Terre de ces traîtres au Tout-Puissant ! ». De nouveaux prophètes proposaient de couper les seins des femmes coupables d’avoir eu un peu de compassion pour ces arrivants, et que soient châtrés, avant qu’on les pende sur la place de nos villages, ceux qui auront commis l’acte de chair avec elles. Les mots qui revenaient le plus souvent étaient ceux des antiques querelles : Flammes. Bûchers. Tortures. Purification du sang. Dieu…

Le patron ayant fini d’astiquer les cuivres du bar s’approcha à pas lents de René : « Tu as vu ça ? Même plus besoin d’envelopper le poisson dans le journal pour qu’il pue ! Je te remets un coup de blanc ? C’est ma tournée ! ». René hocha la tête. Il vida son verre. Il eut l’impression qu’on le secouait et que quelqu’un appelait : « Salam ! Salam ! Réveille-toi. Il est déjà six heures. On t’attend sur le chantier. Qu’est ce qu’il t’arrive, tu as mal dormi ? J’ai fait du thé. Ce matin, tu prends une ou deux tranches de pain ? ».
Salam quitta son lit. Il avala ses tartines et se rendit au chantier. Le soir, de retour à son domicile, il raconta son cauchemar de la veille à Zénobia. « La nuit dernière, j’ai rêvé que je m’appelais René, et que je prenais les nuages en photo. Et qu’ici, chez nous, en Syrie, on souhaitait la mort des migrants européens qui fuient leur pays en guerre avec l’espoir de trouver à Homs du travail et du pain ! Et tu sais quoi ? J’ai même rêvé que je buvais de l’alcool de raisin blanc et que j’étais devenu vieux ! ». Alors, en lui servant son assiette de kousa mahshi, Zénobia posa ses lèvres sur le crâne encore jeune de son amant en lui disant : « Ces choses-là ne se peuvent pas. Les hommes ne sont pas assez fous pour faire des choses pareilles ! Cette nuit, lorsque les beaux nuages se seront envolés, tu me feras l’amour et si tu veux, je t’appellerai René. ».

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