Mon cher journal

23 novembre

Lorsque Marcel, qui était à la fois militaire de carrière et cousin germain de ma mère, est arrivé chez nous en tenant entre ses gros bras serrés sur sa poitrine ce minuscule cabot, on a cru au départ que c’était une peluche. Mais quand le clébard a remué ses oreilles et battu des paupières, là on s’est dit que ça ressemblait trop à un véritable bestiau pour n’être qu’un jouet, et on s’est tous précipités, qui pour lui faire une caresse, qui pour lui donner un baiser, chacun pour être le premier à le tenir contre soi. Qu’est-ce qu’il était mignon, ce chien ! On lui a rapidement trouvé un nom. Comme c’était un berger allemand et qu’il venait de pisser sur le journal où s’étalait pleine page la photo d’un escroc notoire, mon père a dit : « On va l’appeler Vigile ! ». Vigile, ça faisait penser à Virgile, le poète latin, et comme maman était née à Rome, elle a trouvé que c’était une super idée. Dès que papa a dit : « Bonjour Vigile ! », le dogue s’est mis à remuer la queue. Pas de doute, ce nom lui plaisait. Maman, qui venait de lire dans Nous Deux un machin sur la métempsychose, a déclaré un truc du genre : « Si ça se trouve, il a été policier dans une vie antérieure et du coup quand il a vu le bandit dans le journal, il a voulu marquer le coup en lui pissant dessus ! Et quand on lui a dit qu’il allait s’appeler Vigile, ça lui aura rappelé son ancien métier… ». Nous, comme on ne lisait pas les mêmes magazines que maman, on n’a pas osé la contrarier. On s’est contenté de penser qu’on avait hérité d’un super clebs et qu’on allait l’emmener partout, même à l’école pour jouer avec lui au foot.

Des chiens, à la maison, on n’en avait jamais accueilli. C’était le premier. Il a fallu qu’on apprenne tout sur la bête. D’abord ce qu’il convenait de lui donner à manger. Moi j’étais d’avis de le mener chez le Turc et de lui faire servir des assiettes de kebab. Mais P’pa, il a dit que ça nous coûterait trop cher à l’usage. Mon frangin, il pensait plutôt qu’il fallait lui préparer des spaghettis à la bolo. Mais on a abandonné l’idée aussi parce qu’on savait bien que mon frangin avait dit ça uniquement pour fourrer son nez dans l’écuelle du cabot et lui piquer sa part. Faut dire les choses comme elles sont. Mon frère, il fallait pas lui en promettre au moment de passer à table. Si on avait donné des spaghettis au chien, le toutou n’aurait jamais eu le temps de les manger. Il aurait fini mort devant son assiette vide, et mon frangin serait devenu tellement gros et plein de gaz qu’il aurait muté en montgolfière. On a préféré ne pas prendre le risque de le voir s’envoler ! Alors on a opté pour des croquettes. Mon frelot y a goûté, il a trouvé ça mauvais. Tout le monde a été rassuré. Le chien aurait une croissance normale.

À l’époque, on habitait dans un bled à la campagne où on n’était qu’une toute petite centaine à fréquenter l’école. La maîtresse, c’était Madame Bertrand. Elle aimait bien les animaux, et elle nous a autorisés à venir en classe avec le chiot. Comme il était tout petit et qu’il savait se tenir, je veux dire qu’il attendait la récré pour aller pisser, les premiers temps ça s’est super-bien passé. Mais tout doucement, il a gagné du poids, de l’assurance, et son caractère de berger allemand a pris le dessus sur la peluche des origines. C’est ainsi que lorsqu’un gamin faisait l’andouille pendant les cours, Vigile se précipitait sur lui en montrant les dents ! Si une bande de moutards avait idée d’ennuyer un plus petit, le cabot, je ne sais pas comment il faisait, mais toute la bande se retrouvait emprisonnée au milieu de la cour avec l’impossibilité de sortir du cercle dans lequel le chien l’avait parquée. Et tu peux me croire, ça ne rigolait plus ! Il fallait que les parents, qui n’avaient pas que ça à faire comme tu t’en doutes, viennent récupérer leurs gosses les uns après les autres. Ces soirs-là dans les foyers, ça transpirait la torgnole et les larmes étouffées au fond des gosiers !

Je me souviens qu’un soir au moment de quitter l’école, Madame Bertrand n’a pas retrouvé les clés de la classe. Ce n’était pas bien grave. À cette époque, personne n’aurait jamais eu l’idée de pénétrer dans l’enceinte de l’école pour y mettre le feu, même si on chantait un refrain qui racontait qu’aux vacances on mettrait les cahiers au feu et le maître au milieu. Un grand, qui s’était fait bousculer la veille par le dogue à cause d’un quatre heures qu’il avait piqué à un petit, a proposé en rigolant qu’on demande au cabot de les retrouver. Madame Bertrand l’a regardé d’un drôle d’œil, puis elle a dû penser que ce n’était pas idiot. Elle s’est tournée vers le clebs qui somnolait sous la pendule et elle a dit : « Vigile ? Les clés de la classe ! ». Trois minutes plus tard, le berger les avait rapportées en les tenant entre ses crocs. Il avait pour ça sauté par la fenêtre et reniflé sur toute la surface de la cour de récré, avant de les ramasser là où l’institutrice les avait perdues.

Mine de rien, on a fini par se demander si ce chien n’était pas le directeur de l’école ! Il nous interdisait de jouer comme on l’entendait. Il nous punissait en nous enfermant dans son cercle. Il nous obligeait à manger ce que la cantine nous distribuait, et gare à qui en laissait dans l’assiette ! Quand on était appelé au tableau, il montrait les dents sitôt qu’on se trompait dans la récite ou la table des multiplications. Ceux qui n’avaient pas fait leurs devoirs avaient intérêt à se trouver une bonne raison ! Sinon, sournois comme pas deux, il arrivait en tapinois derrière le cossard et le pinçait aux fesses. On ne s’y attendait jamais ! On ne le sentait pas venir. Il ne faisait jamais véritablement mal, mais tout le monde finissait par en avoir la pétoche. Malgré tout il restait notre plus fidèle copain mais, qui peut prévoir ce qu’un chien va faire alors que jamais il ne gronde ni n’aboie ? Trop grande, trop grosse, trop forte et toujours muette, la peluche que nous aimions tant devenait peu à peu la hantise du collège, et d’une partie du village. Le boulanger, qui depuis des lustres s’était enrichi en mélangeant à sa farine de blé de la polenta et de la fécule de pomme de terre, n’osait plus s’y risquer depuis le jour où Vigile était entré dans la boutique en lui montrant ses crocs et en le fixant droit dans les yeux. Le maire, qui régnait sur le village depuis deux ou trois lustres, avait été rapidement remplacé par un brave homme sans envergure, certes, mais honnête. Le clébard veillait sur les urnes. Partout ! Le pharmacien ne se risquait pas à proposer ses sirops inutiles, et le boucher ne s’amusait plus à confondre le bœuf et le cheval au moment de tailler ses steaks. Le village hésitait. Fallait-il se réjouir du molosse, ou le craindre ? Bientôt, les jours de marché, on n’entendit plus parler de cambriolages, de malfaçons, d’escroqueries. La presse se désintéressa peu à peu de notre bourg, et le curé se mit bientôt à raccourcir sérieusement ses prêches, puis à n’en plus faire du tout.

Un matin, notre père mourut. La douleur fut vive. Cette brusque disparition nous plongea dans le désarrois total. Pour nous nourrir, ma mère, qui n’avait jamais travaillé, fut contrainte de faire des ménages. Le cabot, toujours muet mais devenu totalement adulte désormais, ne se contentait plus de quelques croquettes. Il lorgnait à présent sur nos assiettes. Nous décidâmes de nous en séparer. Comme il avait de sérieuses dispositions pour l’ordre, notre oncle militaire nous proposa de reprendre l’animal. Ce qu’il fit. Vigile incorpora une unité canine où il fit merveille. Là où il œuvrait, la drogue n’entrait plus. Ses actions furent chaque fois si spectaculaires qu’on finit par s’intéresser à lui en haut lieu. De la modeste caserne où il avait ses quartiers, il passa aux ors de la République. Son humble gamelle céda la place aux mets des princes. Il s’enroba, et perdit progressivement tout ce qui en avait fait un être d’exception. Son flair, sa vision, sa prescience. Bientôt, au contact et à l’imitation de plusieurs députés, il se découvrit des cordes vocales. Il apprit à s’en servir. Il se mit à japper, puis à aboyer, et bientôt il articula ses premières syllabes. C’est sensiblement à cette époque qu’il commença à vouloir se tenir debout sur ses pattes arrière, et qu’il entreprit de choisir lui-même ses cravates. Rapidement, il sut dire très distinctement, comme de nombreux élus de la République : « Hi-han, hi-han ! ».

S’il perdit les élections présidentielles, ce fut de peu. Il n’est pas, au demeurant, déraisonnable d’imputer cette défaite à ses dents qui avaient pris l’habitude de ne plus cesser de s’allonger !

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