Mon cher journal

30 novembre

Les gens ne sont pas raisonnables. J’allume la télé. Il est dix-neuf heures trente. Une femme rondelette annonce qu’elle a perdu seize kilos. Seize kilos ! Ce n’est pas n’importe quoi. C’est beaucoup, seize kilos. Imagine un Mc Do de huit kilos, avec sa bouteille de coca du même poids. Ça se remarque. Ça ne peut pas passer inaperçu. Or, elle ne dit ni où ni quand elle les a perdus ! Si ça se trouve, on les lui a volés. Nous sommes cernés par des gens malhonnêtes prêts à faire n’importe quoi pour se faire remarquer ou gagner du fric. A-t-elle seulement fait une déclaration auprès du service de police compétent ? On n’en sait rien ! Elle ne le dit pas ! Comment l’aider à les retrouver, ses seize kilos, sans nous fournir au préalable un minimum d’indices ? Moi, je sais que lorsque je perds quelque chose, je peux te dire que je refais la route à l’envers jusqu’à ce que je récupère mon bien ! Si j’avais perdu seize kilos, je saurais où ! Ce week-end, la pluie nous a apporté des dentiers qui ont envahi le jardin. Il fallait bien qu’ils arrivent de quelque part… Impossible de retrouver les propriétaires, il n’y avait aucune mâchoire autour, et personne n’est venu les réclamer. Certains étaient très beaux. Avec des dents en or, et même un modèle avec les incisives en diamant ! J’aurais dû les récupérer au lieu de me poser des questions sur leurs propriétaires. À la revente sur Ybaille, ça doit valoir… La pluie a fini par les emporter dans le champ d’à côté. Les vaches en auront fait leur quatre-heures.

Quelle fin de semaine ! Je ne suis pas friand de la pluie. Pour être franc, je la déteste ! Surtout quand elle est glacée ! Moins cinq ce matin ! Bref. J’avais invité trois copains à la maison. Nous espérions le beau temps. Chacun était venu avec son maillot de bain, à part Karima, que nous connaissions peu, mais qui en tant que transsexuelle musulmane préférait porter le burkini pour dissimuler sa barbe. Tous trépignaient ! L’envie, malgré le gel, de profiter de ma piscine les comblait d’aise et de bonheur. Comme je les comprends ! C’est un modèle olympique. Cinquante mètres de long. Vingt-cinq de large. J’ai été contraint de racheter une partie du jardin du voisin pour qu’elle s’inscrive dans le mien. Une merveille ! Dix couloirs, et la correspondance pour Le Havre et le bassin du Luxembourg ! En réalité, j’avais légèrement exagéré sur l’avancement des travaux. Il fallait encore un peu bosser dessus pour qu’elle soit praticable. Pas grand-chose. Il ne restait qu’à creuser le jardin, cimenter le sol et les parois, poser les tuyaux, faire le carrelage et la remplir d’eau. Rien n’était fait, mais j’avais tout de même acheté une dizaine de bouteilles d’eau minérale, au cas où quelqu’un voudrait prendre un bain de pieds. J’avais aussi fait les frais d’un carton de whisky pour combler les dalles en pente. On ne pourra pas dire que je me moque de mes invités. Je me rendais bien compte qu’il y avait encore un fichu boulot à abattre, mais ça ne m’inquiétait pas outre mesure. Je pense que ça me vient de mon incorrigible optimisme. En fait, je m’étais persuadé qu’en unissant nos bras nous réussirions à venir à bout de l’édifice dans la matinée, et si nous n’y sommes pas parvenus c’est qu’il pleuvait trop et que certains dentiers cherchaient à nous mordre ! Du coup, nous n’avons rien fait. Il faudra d’ailleurs que je passe chez le marchand de pelles et de pioches. Je doute qu’il refuse de me les reprendre, elles n’ont pas servi. Enfin, pas comme je l’avais souhaité…

Un week-end, c’est long. Il a fallu que je me remue pour trouver une occupation à mes invités. J’ai mis sur la table tous les jeux de société que j’avais à ma disposition. Les cartes, les dés, les jeux de stratégie, et lorsque nous avons épuisé le poker, le pouilleux, les dominos, les petits chevaux, le Scrabble, les jeux de questions, nous nous sommes essayés au catch, puis à mords-moi-l’œil, à vaisselle-qui-vole, à trouve-où-j’ai-rangé-mon-stylo, et enfin j’ai proposé qu’on fasse les vendanges ! L’enthousiasme fut instantanément de mise. Mes trois amis poussèrent des cris de joie. Pensez donc ! Des vendanges en Normandie ! Qui aurait pu prévoir ça ? Pourtant je ne suis pas le premier à m’investir dans ce genre de culture.
Tiens ! Sais-tu qu’il existe différentes façons de faire pousser le raisin en Normandie ? La manière la plus simple consiste à jeter par terre ce qu’il reste de vin au fond d’une bouteille et d’attendre que la vigne pousse. Je m’y suis plusieurs fois essayé sans résultat probant, alors j’ai fini par me rabattre sur le système bordelais qui consiste à planter un cep. Le mien était grimpant. Il occupa rapidement tout le mur sud de ma propriété. Le pied grandit et s’allongea. En l’espace de quelques semaines, il passa du 36 au 42. Les rameaux qu’on appelle indifféremment des sarments ou de la moissine envahirent alors doucettement le mur. Le fils du voisin, qui n’est pas un bras cassé, est venu m’aider à planter des tuteurs métalliques, et bientôt une tonnelle naturelle s’est développée. Elle nous offre désormais une bonne centaine de lourdes grappes d’un beau raisin blanc aux grains ronds et juteux à souhait qui donnent envie de les mordre et de sentir dans la gorge couler le liquide chaud et sucré.

J’ai sorti les échelles et les pinces coupantes, mais au moment précis où nous allions vendanger, Karima nous annonça qu’elle était tenue de nous abandonner car d’urgence attendue par Rachid à la mosquée Jeanne d’Arc !
La mosquée Jeanne d’Arc ? Sur le coup, j’ai fortement dubité. Je l’ai regardée par en dessous pour voir si elle rigolait, mais pas du tout. Elle était sérieuse comme l’est au milieu de la place Denfert-Rochereau la statue du lion de Belfort qui vient de se ramasser dans le fondement un car de touristes japonais. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’il y avait un lieu de culte musulman au nom de la sainte qui voulait bouter l’Anglois hors de France. Il faut croire que les choses évoluent. Et c’est tant mieux ! À quand un ashram Saint Dagobert II ?

Karima allait repartir en chevauchant sa patinette, lorsqu’une brusque saute de vent lui arracha le niqab qui lui masquait le visage ! Enfer et damnation ! Sous le voile se dissimulait l’abbé Faria qui venait de s’évader du château d’If pour commettre un attentat dans la capitale ! N’écoutant que mon courage, je lui ai asséné un violent coup de pioche entre les narines. Elle s’effondra pour le compte. La stupeur passée, nous avons dissimulé le corps sous les feuilles mortes. La semaine prochaine, si le temps le permet, nous enfouirons la traîtresse sous le terrassement de la piscine. Vivement l’été, qu’on nage…

Derniers extraits du Journal Secret
Il y a trois semaines, vers midi, un brouillard qui ne permettait plus de voir au-delà de dix mètres s'est installé au-dessus de la vallée. Ensuite, il s'est mis à pleuvoir. Une grosse pluie grasse et verglaçante qui semblait ne plus vouloir s’arrêter. Puis le vent s’est levé en fin d’après-midi.
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En mille neuf cent soixante-deux, à mon retour des Aurès avec le grade de caporal cousu sur ma manche, j'avais épousé Madeleine à la mairie d'un village de la périphérie roannaise où elle avait jusqu'alors vécu chez ses parents. Sitôt le mariage célébré, nous avions pris la route pour la capitale où j'exerçais l'aimable activité d'employé au guichet d’une puissante banque.
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Ce matin le ciel était bleu, le soleil radieux, pour un peu je me serais cru dans une chanson d’amour. J’avais le nez en l’air. La rue sentait bon. Les fleurettes des balcons offraient le meilleur de leurs pétales. Dans leurs cages, de ravissants inséparables gazouillaient.
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