Mon cher journal

14 décembre

Bon sang que tu es resté gamin ! À ton âge tu veux encore un conte de Noël ? Allez ! Reste assis et ouvre grand tes oreilles.

Leprince Armand avait été envoyé par la DGSE pour enquêter sur l’étrange disparition de Mademoiselle Blanche, qui n’était rien moins que la fille d’un hobereau local. Il lui avait fallu des heures de marche à travers la montagne et sa forêt pour parvenir au domicile des derniers témoins l’ayant côtoyée. C’était une maison bleue accrochée à la colline. On l’avait prévenu : « Tu verras. C’est une bande de types sans âge. Des gus de petite taille au nez difforme et ridicule. Ils forment une sorte de communauté hippie. Des drogués pour le moins ! » Armand n’en fut pas surpris outre mesure. La région fourmillait de ce genre d’individus. Certains jouaient du banjo ! C’est assez dire la dangerosité du comté ! Tous les ans la gendarmerie locale recevait des plaintes du voisinage à cause des cigarettes que la petite bande offrait aux enfants à la sortie de la messe et des écoles. Curieux tabac en vérité qui faisait rire ou endormait ceux qui en avaient respiré la fumée. Une enquête préliminaire avait permis de découvrir que Mademoiselle Blanche avait séjourné chez eux avant de disparaître. Enquêter chez ces personnes n’augurait rien de bon. Lorsqu’il arriva ils étaient en train de danser sur la musique de sauvages des Aphrodite’s Child et bien que ce fût la fin de l’hiver il faisait dans leur clapier la chaleur de l’enfer. Après s’être épongé le front avec la semelle de sa botte comme il le faisait régulièrement, Armand murmura en s’adressant à l’assemblée : « Nom, prénom, âge et profession ! » Celui qui semblait le plus sérieux de la bande, le plus âgé aussi, répondit aussitôt :

– Faites comme tout le monde, appelez-moi Prof. Nous sommes venus vivre dans la forêt de Sherbois suite à l’invitation de Robin des Woods. Vous voulez quoi ? Des nouvelles de Blanche ? Vous saurez tout. Un jour cette ravissante écervelée est arrivée chez nous, suspendue par les narines à un parachute doré ! Nous l’avons adoptée. Quand Ulysse notre chien de chasse, qui fut longtemps professeur de tapisserie auprès de Pénélope à Ithaque, est mort, elle l’a remplacé et nous profitions des cours de twist qu’elle nous dispensait le dimanche après la messe. Nous l’aimions beaucoup. Sa disparition est une véritable catastrophe pour notre communauté ! Il va falloir trouver un nouveau chien qui mangera plus et cavalera moins vite qu’elle ! Vous fumez ?

Armand refusa poliment et Prof poursuivit son monologue :

– Voici mon frère. Mlle Blanche l’avait surnommé Gourmand. C’est un excellent cuisinier. Très inventif, il réalise des tartes aux anxiolytiques, des crèmes aux vasodilatateurs, et d’épatants babas au chrome en mélangeant des antiarythmiques et des pilules anticonceptionnelles. Voici notre sœur, Milady de Winter. C’est un pseudo. Elle a vécu plusieurs années avec une compagnie de mousquetaires. Elle en épousa cinquante-deux dont d’Artagnan, Richelieu, Bonaparte, Jésus LePetit et le Comte de Montecristo. Voici Grincheux, son nom…

Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Grincheux, sautant sur la table, hurla de toute la force de ses maigres poumons :

– Cessez de m’appeler ainsi ! Je suis comme tout le monde ! J’ai un nom ! Adolf ! Et j’en suis fier ! Et ne me regardez pas de cette façon. Cette mèche brune, qui barre mon front, couvre mon œil, et descend jusqu’à ma moustache, n’est pas une tare ! Je ne suis pas responsable de la perte de Blanche ! D’ailleurs elle n’est pas juive. Pas tzigane ! Et je doute qu’elle soit pédé ! Monsieur Leprince, j’ignore qui vous a envoyé mais s’il s’agit du shérif de Nottingham je me verrai contraint de lui faire parvenir mes témoins de Jéhovah ! J’aurai le choix des armes. Qu’il se méfie ! J’ai été champion olympique de doigt dans le pif ! J’en ai cabossé plus d’un !

Armand le rassura en lui interprétant un solo de cornemuse qu’il tira de sous son mouchoir. La suite des présentations se poursuivit dans le calme.

– Voici Pommier !
– Mais… mais… Ce n’est pas un être humain !
– Ah ! Vous avez remarqué ? En effet ce frère est un arbre, mais ne lui dites rien, il ne le sait pas !

Les présentations s’éternisaient. Armand proposa de les abréger.

– Je vous serais reconnaissant, mon cher Prof, d’accélérer le mouvement. On ne m’a accordé que sept mille signes espaces compris pour ce récit ! Qui sont les trois derniers frères avec leurs curieux petits bérets de marin ?
– Loulou, Riri, et Fifi ! Ce sont trois solides navigateurs, mais dans nos montagnes les vagues sont rares ! Ils s’y emmerdent grave… Si vous aviez un job pour l’été du côté de Paimpol à leur proposer, je ne doute pas qu’ils l’accepteraient avec plaisir.
– Nous verrons ça plus tard ! Messieurs : « L’assassin est dans ces murs ! »
– Mais voyons, Armand, vous le voyez bien, ici, entre ces murs, à part vous et nous, il n’y a personne ! Et nous ne sommes pas plus responsables que vous dans la disparition de Blanche !
– Mon cher Prof, si vous aviez lu un peu plus attentivement par-dessus mon épaule vous auriez compris que je n’ai jamais prétendu que l’assassin était entre ces murs, mais DANS ces murs ! Messieurs, à vos pioches ! L’assassin se cache DANS vos murs et nous le trouverons !

Alors des sept poitrines jaillit le même cri : « Y a bon Banania ! » et chacun saisissant son outil, tous se mirent à détruire les murs de la maison bleue pour mettre la main sur l’assassin !
Il fut vite trouvé. Son nom ? Méjean ! Son prénom ? Lou. Le Méjean Lou avait donné la mort à Blanche en tentant de lui rouler une pelle ! De santé fragile, Blanche n’avait pas résisté à son haleine putride !
Honteux et confus, il jura, mais un peu tard de se laver les dents !

Les années ont passé.
Armand a épousé une épouvantable sorcière qui lui a donné deux lamentables garnements dont un est président de la République dans un pays exotique d’Europe, et l’autre bâtisseur de pyramides dans le Morbihan. Les sept nains sont désormais douze et suivent le Christ en chantant.
Quant au Méjean Lou, il purge sa peine : le juge l’a condamné à manger chaque jour dix paquets de bonbons à la menthe. Son haleine est nettement plus fraîche mais son diabète ne lui dit pas merci !

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