Mon cher journal

21 décembre

Jeannot est assis à la table de la salle à manger. Il a devant lui un gros bloc de papier que son papa a gaulé à l’hyper voici deux ans. Il mâchouille la mine noire du feutre. Il le repose. L’échange contre un rouge, puis le rouge pour un vert, avant de revenir au noir qui lui semble nettement plus inspirant. Comme il a chaque fois pris le temps de téter consciencieusement chacun des feutres, il a les lèvres, les joues, le front et le bout du nez de Geronimo le jour où celui-ci a déterré la hache de guerre qui allait lui servir de boussole au moment d’emprunter le tortueux sentier qui masque la paix.
À le regarder ainsi peinturluré, qui pourrait deviner qu’il est en train de composer sa lettre au Père Noël ? Ou plutôt, qu’il est en train d’écrire sa quarante-troisième lettre au bonhomme ?
Jeannot s’applique. Sa lettre, il la veut parfaite. Claire et sans rature. Il est impératif que le vieux monsieur comprenne ce que Jeannot attend de lui et qu’il ne puisse pas se défiler. Il n’a pas l’intention de se laisser flouer comme c’est arrivé l’année précédente. Il lui avait demandé une Rolex, et il avait eu la douleur de découvrir dans sa godasse un sac de bonbons Oui-Oui et un bidon de gel de douche Dark Vador. La honte ! En fait, ce n’est pas qu’il n’a pas apprécié ses cadeaux, mais c’est l’absence de la Rolex qui lui a fait mal aux yeux ! Bien sûr à six ans il ne sait pas du tout ce qu’est une Rolex, mais ce nom lui plaisait. Il la voulait ! Cette année, il a regardé une émission dans le poste. Un documentaire sur la vie de Louis XIV. Depuis, il veut un château de Versailles ! Il se doute bien qu’il ne pourra pas recevoir dans ses souliers tous les courtisans, les duchesses, les costumes, les perruques, les cannes, les chevaux, les mousquetaires et leurs épées, mais il y a néanmoins dans ce palais quantité de choses qui lui plaisent bien. Pour en avoir moins, il a décidé d’en commander plus. Voilà pourquoi cette année il a choisi de s’y prendre tôt pour rédiger sa lettre au Bon Vieillard, et c’est pour lui plaire qu’il le fait en mâchouillant ses feutres. Non seulement son visage est couvert de couleurs, mais ses mains sont dans le même état ainsi que les feuilles sur lesquelles il s’exprime. Pour un peu, on pourrait le confondre avec un arc-en-ciel, un poisson-clown ou une chemise Desigual. En fait, Jeannot travaille comme un cochon et son courrier est une authentique catastrophe, mais comme c’est lui le patron et qu’il trouve que c’est chouette, il persiste et ne regrette rien. D’ailleurs, pour lui ce ne sont pas des taches mais des preuves d’amour et les reflets de la pureté de son âme.

Chair per Nolwen,
La né d’avan t’a pas mi la Rolex et 7 foi je veux le chato de versaïe. Si tu veu pa avec mes copin on ira te pété les dent de devan et te coupé la barb et pis on amènra tes animo à la batoir et on aportera ton chario chez Peugeot qui en fra la révision pour qu’il marche plus jamé !
Posecriptom – Si tu peu pa me livré le chato de versaïe en entié t’as qu’a just m’ofrir la galri des glace à la fraise. Sa ira.
Jano

Jeannot n’est pas très familier avec l’orthographe qui pourtant l’intéresse plus qu’on ne pourrait l’imaginer. Pour ce faire, il se rend quotidiennement, et même plusieurs fois par jour, sur le mur Facebook de son frangin de 19 ans pour lire les messages que ce dernier envoie à ses copines. De toutes manières, le barbu comprendra. Il connaît toutes les langues. Le français, l’arabe, le flamand, le russe, l’américain et le chinois. C’est pas le facebookien qui va lui déboulonner l’entendement ! Ou alors c’est que le vieux est devenu tellement gâteux qu’il ne sait plus rien du tout ! Ça arrive chez certaines personnes qui oublient qui elles sont et pourquoi elles sont là. Ça vient des neurones qui un jour se mettent à yoyoter sous la touffe, et qui au lieu de s’accrocher les uns aux autres pour faire « La danse des canards » et « À la queue leu leu » jouent entre eux à la pétanque. Au bout d’un moment, forcément, ça fait des étincelles dans le ciboulot, et même parfois des incendies tellement violents que ça crame la matière grise et que même les pompiers et les plombiers du crâne appelés au secours, ils z-y peuvent rien du tout !

Après avoir lu, relu et re-re-relu sa lettre, Jeannot est allé voir sa mère qui a fouillé dans le tiroir où y a les bouchons, les pièces démonétisées, le papier à cigarettes, le tabac à rouler, les clous rouillés, les montres cassées, les bouts de ficelles, les punaises tordues, les images pieuses, la bobine de fil à réparer les chaussettes trouées, les rustines pour le vélo, la clé à molette, le tube de colle, les lacets dépareillés, les billes en terre, les agates en verre, les élastiques rouges et les enveloppes en kraft. Elle lui en a donné une en lui disant qu’il n’avait pas besoin de mettre une adresse plus précise que « Le Père Noël au ciel ». C’est ce qu’il a fait : « Le per Nolwen o siel ».

Ensuite, il a attendu.
Quelques jours plus tard, il a reçu une réponse du barbu. Elle n’avait pas été postée du ciel comme on aurait été en droit de s’y attendre, mais de Seine-et-Marne, et plus exactement du centre pénitentiaire de Réau, où bizarrement se trouvait aussi le père de Jeannot. Elle disait :

Salu Jano,
Jé bien ressu ta letr ! Pour le chato de versaïe je sé pas où on peu en trouvé un. Si tu veu je peux te proposé un palé de l’Élisé en ce moment tout le monde le veu. Si ça te va tu laura.
Papa Noël
Posecriptom – La né dernière j’avé demandé à ton per de t’apporté pour moi la Rolex mais il s’y est mal pri et le bijoutié a pas voulu la lui donné et c’est pour ça qu’il est en prison à Réau ou je vien de lui rendre vizit.
Il t’embrace.

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