Mon cher journal

28 décembre

Il était neuf heures vingt lorsque Émile Soustelle, employé de la Compagnie du Gaz, se présenta au troisième étage du 43 de l’avenue Charles Hiebdeau au domicile de Jean-Charles Danglars pour relever le compteur comme il le faisait tous les six mois chez cet abonné. Après avoir sonné plusieurs fois sans obtenir de réponse, il glissa sous la porte un avis de passage et s’apprêtait à repartir vers de nouvelles aventures, lorsqu’il s’aperçut que la porte du client était ouverte. Bien que n’ayant aucune instruction de ses supérieurs pour le faire, il s’autorisa à la pousser ainsi qu’à élever la voix pour demander s’il y avait quelqu’un. Personne ne lui ayant répondu, il se risqua à pénétrer dans le logement. La télé était allumée, comme l’était aussi le médiocre lustre qui diffusait, sur les murs de l’unique pièce à la peinture écaillée, une triste et blafarde lumière. Le buffet, comme la table, datait des années cinquante. Époque bénie pour les amateurs de formica. Un christ en croix avec un rameau de buis coincé sous le patibulum était accroché à la droite de la fenêtre. Du côté gauche, dans un cadre au verre ébréché, la photo jaunie d’une star oubliée avait été collée. Le cliché en noir et blanc provenait d’un magazine aujourd’hui disparu. Le lit était défait. La pièce sentait le café rance. Le corps mutilé de Charles Danglars gisait sur le faux tapis turc, sans doute acheté sur eBay ou gagné dans une loterie foraine. Le malheureux, avant d’être abattu, avait été roué de coups et défiguré à l’aide d’un cutter retrouvé près du corps. Une invraisemblable quantité de balles lui avait fait éclater le front et le haut de la poitrine. Les dents d’un molosse étaient imprimées dans sa gorge et il ne faisait aucun doute que les cages, désormais ouvertes et vides, qui avaient été disposées à chaque coin de la pièce, avaient été celles de rats, certainement affamés, qui avaient lacéré ses membres, ses vêtements et dévoré ses doigts. Ses chevilles et ses poignets étaient encore entravés par des fils électriques. L’ensemble de son corps semblait avoir été passé par les crocs d’acier d’un hachoir électrique et évoquait d’assez près le steak tartare qu’Émile avait avalé la veille avec des chips en regardant le match à la télé.
Après s’être précipité dans les toilettes pour y vomir copieusement, il appela la police puis il rentra chez lui.

L’inspecteur Octave Labrunette avait commencé sa carrière au début des années soixante-dix. Il avait tout désormais du flic vieux style. L’imper, le chapeau, le nez déformé, piqué par des années de tétine. Il sentait le tabac froid et le hareng fumé. Sa femme l’avait abandonné. Il n’avait pas jugé utile de la remplacer. Son chat était mort. Il ne voyait plus ses enfants. Il avait eu la surprise le lendemain de la disparition de son père de découvrir qu’il n’était pas le fils de ses parents, qui l’avaient par ailleurs déshérité. Physiquement, ce serait mentir de dire qu’il était gros. Mais il était gras. Surtout au niveau du menton, du ventre et des fesses. Cette graisse jouait sur son humeur. Il détestait les étudiants, les pauvres, les riches, les chômeurs, les patrons, les petits commerçants, les grandes surfaces, les hommes politiques, les femmes, les ouvriers, les fonctionnaires, les militaires, les employés de banque et les journalistes, mais plus que tout ses collègues flics qui le lui rendaient bien !
Sa haine de l’humanité était encore plus forte ce jour-là ! Quelle idée aussi de l’envoyer sur une affaire le 28 décembre ! Avec ce froid, et ce crachin même pas fichu de faire de la neige !
Lorsqu’il pointa son vilain museau au 43 de l’avenue Charles Hiebdeau, il pleuvait. Une méchante pluie grasse et collante qui l’avait mis de mauvais poil. Il n’aurait pas été plus joyeux si la victime avait eu le bon goût d’habiter au rez-de-chaussée et s’il avait fait beau. Il lui avait fallu plusieurs longues minutes pour parvenir au troisième étage en pestant contre l’absence d’ascenseur qu’il n’aurait de toute manière sans doute pas utilisé, se méfiant de ces cabines comme de tout ce qu’il était incapable de maîtriser.
Il se dirigea immédiatement vers le corps. Victor Lancien, le médecin légiste, était déjà sur place. Alors, fit Labrunette ? Mort, lui répondit Lancien. Les deux hommes se connaissaient depuis de nombreuses années. Même allure. Même avarice au niveau du vocabulaire. Mêmes lunettes. Mêmes rares cheveux gras. Presque les mêmes vêtements. Ils auraient pu passer pour des frères ou des cousins. Ils avaient en commun le goût du silence et l’art d’éviter les complications. Mort d’accord mais de quoi questionna Labrunette ? Mort naturelle, lâcha le toubib. Labrunette, en se dirigeant à pas lents vers la porte, murmura : « Je m’en doutais ! Me déranger un jour pareil pour une mort naturelle ! Quelle bande de cons ! Lancien, je vais aller rédiger mon rapport au bar tabac de l’avenue. J’y resterai une bonne heure. Je te commande un calva, comme d’habitude ? » Le médecin lui répondit : « Comme d’habitude, OK. Il faut que je prévienne les pompes funèbres, ensuite, promis, je te rejoins. » Là-dessus, Labrunette entreprit de redescendre à pas comptés les cinquante et une marches de l’escalier qui le tenaient éloigné du trottoir.

La pluie avait cessé son manège et la nuit était arrivée. « Avec ces histoires de changement d’horaire, le jour fiche le camp à dix-sept heures ! La fichue clarté prétendument récupérée le matin, on la perd le soir ! Quelle connerie ! » Labrunette ne décolérait pas. Il détestait l’hiver. Le froid. « Décembre, quelle plaie ! Et tous ces cons qui vont réveillonner se bourrer la tronche et se détraquer le foie ! Quel pays de merde ! » Il remonta son col. Le bistrot était à une cinquantaine de mètres de là. En traînant la savate et en soufflant, Labrunette installa son gros ventre derrière un des guéridons de la salle commune. Dans le jukebox, un rappeur braillait. Un écran géant donnait les résultats d’un jeu ridicule. Il commanda deux calvas, sortit son bic et se mit à écrire.

Le gamin de la bignole du 43, qui avait fêté ses douze ans le mois précédent, leva la tête de sa console quand Titus le berger allemand qui somnolait près du poêle bâilla. « Dis m’man, c’est bien le locataire du troisième qui t’avait dit qu’il voulait encore m’offrir des cubes, des Playmobil, la maison des Schtroumpfs, et encore d’autres jeux pour les p’tits pour fêter le Nouvel An ? Hein, m’man ? Ah bon, c’était celui du quatrième ?… Non, m’man, je te demande ça comme ça. Je croyais que c’était çui du troisième. Je me suis trompé. Bon, je te laisse hein m’man, faut que j’aille nourrir mes rats…»

Derniers extraits du Journal Secret
Il y a trois semaines, vers midi, un brouillard qui ne permettait plus de voir au-delà de dix mètres s'est installé au-dessus de la vallée. Ensuite, il s'est mis à pleuvoir. Une grosse pluie grasse et verglaçante qui semblait ne plus vouloir s’arrêter. Puis le vent s’est levé en fin d’après-midi.
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En mille neuf cent soixante-deux, à mon retour des Aurès avec le grade de caporal cousu sur ma manche, j'avais épousé Madeleine à la mairie d'un village de la périphérie roannaise où elle avait jusqu'alors vécu chez ses parents. Sitôt le mariage célébré, nous avions pris la route pour la capitale où j'exerçais l'aimable activité d'employé au guichet d’une puissante banque.
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Ce matin le ciel était bleu, le soleil radieux, pour un peu je me serais cru dans une chanson d’amour. J’avais le nez en l’air. La rue sentait bon. Les fleurettes des balcons offraient le meilleur de leurs pétales. Dans leurs cages, de ravissants inséparables gazouillaient.
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