Mon cher journal

4 janvier

Aymé, fort de son prénom identique au patronyme de son auteur préféré, était en train de bosser sur une nouvelle aventure du « Passe-Muraille », le héros qui traverse les murs sans les abîmer. Enfin, quand je dis qu’il bossait j’exagère un poil, vu que pour le moment il n’avait trouvé que la fin de son histoire : « Alors les murs hauts, solides et confortables du domicile du Passe-Muraille ayant été contaminés par le don que possédait leur propriétaire entreprirent de laisser passer désormais tout ce qui se présentait. Les inconnus, les chiens, les oiseaux, les vents, la neige. Le malheureux, ruiné par de successifs cambriolages sans effraction, mordu par les meutes de chiens errants, attaqué par la grippe aviaire et congelé – là où deux heures plus tôt son frigo, qui avait senti venir la catastrophe, s’était suicidé en s’asseyant sur la gazinière – Aymé mourut ! Fin. »

« Qu’est-ce que tu en penses ? ».
Il fallait constamment le rassurer. Lui dire qu’il avait trouvé le bon angle, la chouette formule, le fil qui mène à l’Ariane, et la chute qui transcende le lecteur. Cette nouvelle histoire ne me semblant pas plus intéressante que certaines autres dont il m’avait offert la primeur, je l’invitais à me dire où il en était de « La Muette ». « Ah, tu te souviens ? Ce n’était qu’un projet le mois dernier, mais j’ai avancé. Tu veux que je te lise ? ». Il aurait été lamentable de l’envoyer paître. Il se baissa et fouilla dans le désordre d’un des tiroirs du bureau d’où il sortit deux feuillets, puis après s’être raclé la gorge il entreprit la lecture :

« Ingeborg ? C’est une espèce de grande tringle, avec un paquet de cheveux qui hésitent entre le blond, la châtaigne et le roux. Des poils libres, qui comme des fusillis, font des ronds de toupie. Ça lui mange le visage et la seule chose qu’on voit apparaître, parfois, c’est le bout de son nez rigolo qui vise les étoiles. Ingeborg, c’est aussi cet incroyable rouge qu’elle impose à ses lèvres comme à ses joues et ses paupières. Un carmin qui donne l’impression à qui la regarde qu’elle se maquille en plongeant ses pinceaux et son lipstick dans un steak tartare. Perso, ça ne me donne pas du tout envie de l’embrasser mais il faut être franc, elle a du succès avec mes copains bikers qui s’arrangent toujours pour l’aider à grimper sur leur Harley. »

« Ingeborg est norvégienne. Ou suédoise. Peut-être danoise ? En fait, on ne sait pas d’où elle vient. Elle est arrivée poussée par le vent jusque dans notre village et elle s’y est installée. On ne sait pas grand-chose d’elle, sauf qu’elle vient d’un de ces pays exotiques où les vahinés ont remplacé les colliers de fleurs traditionnels par des radiateurs en fonte. Il s’ensuit qu’à force de manipuler ce genre d’engin elle s’est chopé des biceps de lutteur forain, des cuisses de catcheur, et un tour de cou qui avoisine le quarante-huit. Comme son pied. Il convient d’ajouter qu’elle est muette. Mais pas sourde, puisqu’elle écoute sans cesse de la musique militaire. Ce qui est somme toute une forme de surdité quand même. Comme elle ne parle ni n’écrit notre langue, pour lui faire comprendre quelque chose il faut avoir fait l’école des mimes, et ceux qui ont omis de passer le bac avec en première langue le Marceau, l’ont chaque fois dans l’os au moment de placer l’estocade. Cela dit, elle est prudente. Afin d’éviter le désagrément du quiproquo, elle est en général nantie d’un calepin sur lequel elle dessine ce qu’elle espère. Cette méthode lui permet d’expliquer à qui l’accompagne sous la couette ce qu’elle attend de lui. Il paraît que ses crobards sont totalement limpides et que le travail de Cocteau en la matière fait passer l’érotomane pour un gentil puceau. Si elle s’autorise au déduit ce genre chose, elle pratique en cuisine de la même manière et au moment de passer à table, nul ne saurait s’en plaindre. On sait ce qu’on va manger. Ça se passe d’ailleurs toujours bien dans le sens d’elle à lui, mais lorsque c’est le copain qui désire lui faire comprendre un truc, ça peut vite virer galère. Surtout si l’élu est un manchot du crayon et que l’art pictural lui est à peine moins étranger que la pratique du vol en apesanteur pour un oursin !
Tiens, une supposition que tu aies envie de boire un coup, tu peux toujours mimer le type qui boit un verre en faisant faire à ton bras un mouvement de bascule qui va de la table à ta lèvre. Et quand tu as faim, tu singes celui qui mange, ou bien tu te tapes sur le ventre en passant ta langue sur tes lèvres, voire en roulant des yeux en faisant tout le reste. Mais tu as déjà essayé de mimer une choucroute ? Un poulet, je ne dis pas. Tu replies tes avant-bras et tu te secoues les moignons en marchant sur une patte tout en avançant et reculant le cou, mais mimer une saucisse ? Et un œuf ? Va mimer, un œuf toi ! Ou une carotte râpée ! Comment tu fais ? Un homard ? Tu as déjà essayé de mimer un homard ? »

« Le jour de Noël, elle nous a fait comprendre qu’elle voulait venir avec nous à l’église. Pour être certaine qu’on la comprenait bien, elle avait taillé son crayon et sorti son bloc. Elle s’était alors appliquée à nous dessiner des angelots, des vierges Marie, le Jésus. On n’était pas bien doués pour l’analyse picturale, mais là c’était clair et explicite. Franchement, c’était à peine moins beau qu’à la Chapelle Sixtine. On a dit OK et on a débarqué, toute la bande de bikers, avec nos meules, nos blousons noirs et nos barbes qui sentaient l’huile. Max, Bert, Gino, Fred et moi. Elle voulait voir la messe de minuit. Elle a vu la messe de minuit. Ce serait exagéré de dire que notre bande était composée de fervents catholiques, mais on sait se tenir et ça nous intéressait de voir comment la muette allait s’en tirer avec les prières, les génuflexions et toutes les singeries des enfants de chœur. Pour la communion aussi on voulait voir ça. En fait on espérait tous qu’elle allait mordre le curé, lui tirer la langue et forts des dessins qu’elle offrait au pied du lit, on s’attendait, même si c’était vague dans nos esprits, à ce qu’elle montre ses fesses au saint homme. Ben ça n’a rien été de tout ça ! Elle s’est tenue à carreau. Mieux que nous-même. On la sentait attentive. L’œil aux aguets. Quand les paroissiens se levaient, elle se levait. Quand ils tombaient à quatre pattes, elle tombait. Et quand ça chantait, elle tapait du pied pour marquer la mesure ! »

« Le curé était un brave petit bonhomme rondouillard. La bonté faite homme. Il nous avait repérés au moment de notre arrivée. Il nous l’a dit après la cérémonie :
« Les enfants, quand je vous ai vus débouler dans la nef, je ne me suis pas senti trop fier ! Pour être franc, j’ai même pensé un moment que vous étiez les envoyés de Satan ! Je ris mais avec toutes ces histoires de crimes religieux, on ne sait plus où on va ! ».
« En clair, le bougre s’attendait au pire. Mais notre attitude l’avait parfaitement rassuré et pour nous remercier il a filé à chacun de nous une image pieuse du Jésus portant sa croix. On a tous dit merci, et le grand Max est allé fouiller dans les sacoches de sa meule. Il en est revenu avec de la bière et de la beuh. On s’est mis à boire et à fumer. Comme la pluie a commencé à tomber, on a rentré les motos dans l’église. Le curé, qui avait un peu forcé sur le vin de messe, nous a laissés nous installer sur l’autel et on a trinqué en chantant de Nantes à Montaigu et Sympathy for the Devil des Stones. Quand on a été fin saouls, Ingeborg a tenu à son tour à remercier le père curé. Comme elle n’avait pas les mots et pas trop d’idée sur la manière de pratiquer, la bougresse lui a montré son carnet de croquis en lui faisant des sourires explicites. On a bien senti que le bonhomme se mettait à pâlir et à rétrécir, mais la muette l’a pris entre ses bras et elle lui a roulé une pelle des familles qui lui a redonné des couleurs. Bien sûr, il a tenté de résister un peu, mais il y est passé ! Elle lui a arraché la soutane avec les dents et le saint a vu les siens… Quand elle a terminé son affaire sur les coups de quatre heures du matin, on a tous applaudi. Et pour se refaire une santé avant de rentrer chez nous, on a bu l’eau du bénitier et bouffé toute une rangée de cierges ! »

« Alors ? T’en dis quoi de mon histoire, m’a demandé Aymé ? »
Je n’allais pas lui dire que j’avais honte pour lui. Écrire des horreurs pareilles ! Alors je lui ai fait un clin d’œil qui se voulait complice, et je suis rentré chez moi. En roulant, je me suis dit : « Quand même, il a une belle plume, l’Aymé.
Surtout quand on pense que ce n’est jamais qu’un hamster ! »

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