Mon cher journal

11 janvier

Il fait tristounet. On ne peut pas dire que ce soit déjà le printemps. Tout est moche. Les arbres, l’herbe, le ciel. Qu’est-ce que j’ai mangé à midi ? Aucun souvenir. J’ai l’impression d’avoir le ventre vide ! C’est quoi cette forêt ? Qu’est-ce que je fiche ici ? S’il y a un bon dieu, je ne peux pas imaginer que ce soit lui qui m’a poussé à venir me perdre là. Aucune bonté au monde ne saurait me souhaiter ça ! Je n’aime pas les champignons. Je me souviens voici quelques années, que des copains m’avait traîné dans une chasse aux chanterelles. Peut-être aux pleurotes, je ne sais plus. Je les avais rejoints avec mon panier vide. Même pas un satyre puant, pourtant facile à débusquer. Rien ! Nibe ! Lactères, girolles et entolomes, dormez en paix : je ne vous vois pas ! J’ignore si on peut vous déguster. Pire, je m’en tape la boîte à neurones ! Qu’est-ce que je fiche ici ? Ah ça, si c’était la saison des baies, tu peux être certain que j’aurais la tronche illuminée ! Je les adore. Les groseilles, les mûres, je m’en tartine le menton. Quand j’arrive à la maison, mon épouse craint de voir entrer un Iroquois. J’ai dix ans, les doigts rouges, et le nez vermillon !

Qu’est-ce que je fiche ici aujourd’hui ? Le vent est glacial. Sitôt qu’il souffle, il ramasse les gouttes oubliées sur les branches et me les jette violemment sur le crâne et sur le dos. Pourquoi je n’ai pas mis mon chapeau ? Je suis glacé ! Les bourrasques cognent fort. Ouais, c’est pas moi qu’on verra dans la transat en solitaire ! Je n’aime pas l’eau. Salée ou pas, elle me broute. Et quand elle tombe du ciel, je lui voue une haine incommensurable qui ne trouve son équivalent que lorsqu’elle est dans mon verre. Je ne suis pas parano, mais je suis certain que le vent m’en veut. Il me vise. Il s’est acoquiné avec l’orage pour me saucer. Pourquoi ? Qu’est-ce que je leur ai fait ? Je suis gelé. Transi. Quand je pense qu’a à la maison il fait doux et qu’un superbe bouquin est volontaire pour me distraire le neurone… Et puis il y a aussi cette épatante bouteille de whisky qui m’a été offerte voici quelques jours. Je sais que son liquide ambré possède tout ce qu’il faut pour calmer mes angoisses ! J’en ai marre. Je rentre. Quelle connerie, cette balade en forêt !

Je n’ai pas retrouvé ma bagnole… Il n’est pas dix-huit heures, et déjà le jour décline. Avant peu, il aura fichu le camp. J’aimerais bien faire la même chose ! Voilà quarante-cinq minutes que je tourne. Je ne sens plus mes doigts, ni mon nez. Mes doigts de pieds au fond de mes croquenots se sont recroquevillés. Pour moi, un régiment de fourmis est en train de les dévorer ! Si j’ôte mes godasses, je vais voir mes pinceaux tomber en morceaux ! Où je suis…? Rien qui ne ressemble plus à un arbre qu’un autre arbre ! Pas cons, les parents du Petit Poucet ! Ils avaient bien compris que les moutards ne pourraient jamais revenir. Je le sens bien, je ne suis qu’un lamentable individu. Pourquoi je n’ai pas pensé à me munir de petits cailloux pour tracer ma route et la refaire à l’envers…? Le Poucet était un génie ! Je suis un âne ! Je ne veux pas faire de la peine à mes parents, mais ils auraient tout de même pu me construire un peu mieux que je ne le suis. Le sens de l’orientation ? Je ne connais pas ! Je suis le type qui se perd à l’intérieur de sa Smart ! Si un jour je dois revenir dans cette fichue forêt, je m’embarquerai avec un sac de gravier sur les endosses, une boussole, un Saint-Bernard avec son tonneau de rhum, et la carte des étoiles !

Ça y est, il fait nuit. C’est sûr, je vais y laisser la peau ! Si j’étais pas si enroué, j’appellerais au secours. Pourquoi je suis enroué ? Je ne sais pas. Je n’ai pas crié. J’ai enroulé autour de mon cou la chaude écharpe qu’une amie a oubliée chez moi l’été dernier. Quelle idée de mettre un cache-col au mois d’août ! Tout à l’heure, j’ai eu l’impression qu’il y avait d’autres bourlingueurs dans le quartier… Des scouts ? J’ai cru les entendre chanter « Vive le vent ». Quelle bande de niais ! Je me suis dirigé vers les voix. Je n’ai vu personne. À tous les coups, c’était une illusion auriculaire. Des murmures portés par le vent. D’ailleurs, qui à part moi peut avoir l’idée de venir se perdre en forêt à cette époque de l’année ? Qu’est-ce que je vais devenir…? L’homme n’est pas construit pour passer la nuit en forêt au mois de janvier. Au mois d’août, je dis pas. On peut toujours s’emmitoufler dans un lit de feuilles en attendant le jour. Mais en janvier ? Dans le poste, régulièrement, ils annoncent qu’ils ont retrouvé un gamin vivant encore après qu’il se soit égaré trois jours en forêt. Si seulement j’avais trois ans, je ne me ferais pas de mouron ! Je saurais qu’on va me retrouver. Mais à mon âge, qui va se mettre à ma recherche ? Tout le monde s’en bat l’œil. Est-ce que les meutes de loups s’intéressent à un adulte de mon âge ? Quel goût ça peut bien avoir, le lait de louve ? Ça ne m’étonnerait qu’à moitié que ce soit imbuvable. D’ailleurs si ce n’était pas le cas, il y a bien longtemps que Danone aurait fait de l’élevage de canis lupus pour les traire en fin de journée et fabriquer des yaourt aux champignons. Je le sens, je vais crever sur une souche. On me découvrira au printemps. Bouffé par les vers, couvert de mousse et de fientes de moineaux ! Putain, ce qu’il fait froid ! Qui a inventé l’hiver ? Il faudra bien qu’un jour on le trouve, ce salaud, et qu’il s’en explique ! Je n’irais pas jusqu’à réclamer qu’on lui tranche le cou, mais une sévère correction à grands coups de bottes dans le train ne pourrait que lui faire, sinon du bien, au moins suffisamment de mal pour qu’il renie cette fumisterie et qu’il la fasse disparaître !

Et voilà. C’est la nuit totale. Même pas un bout de lune pour me remonter le moral. J’ai arrêté de marcher après m’être fichu le pif dans un bouleau. Pourtant j’avais sécurisé ma marche. J’avançais les bras tendus devant moi en les faisant aller de droite à gauche. C’est quand ils ont été parfaitement écartés que des branches basses se sont précipitées sur moi. À tous les coups, je dois saigner. Je vais m’évanouir. Bon sang, mon portable ! Où je l’ai fichu…? Je vais appeler les pompiers ! La gendarmerie ! On va me retrouver. Ah, la vache ! Mais comment j’ai pu ne pas y penser plus tôt ? Mon portable ! Je fais te tour de mes poches… Rien. Je recommence. Re-rien. J’ai dû le laisser sur mon bureau avant de partir. Quel con ! Mais quel con ! Si je n’avais pas autant d’estime pour moi, je me flinguerais ! Je suis contre les armes à feu et je n’en ai jamais possédé, mais en tendant un gros élastique à la fourche de deux branches et en glissant une belle pierre bien pointue au milieu de cette catapulte, je devrais pourvoir me faire sauter le crâne. Ce n’est pas glorieux, mais c’est toujours mieux que de mourir ici couvert de sang, de flotte, de crottes, dégoulinant, et tétant la mamelle d’une louve en mal de louveteaux ! Si demain je suis encore en vie, je pars en quête d’un élastique et je me suicide !

Hein ? Non chérie, je ne dormais pas ! Je pensais à des trucs. Il fait froid ? J’ai laissé la cheminée s’éteindre ? Ah, ben oui. Je vais m’en occuper. Dis, il y a des loups en Normandie ?

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