Mon cher journal

18 janvier

« Hé bé non, que tu me déranges pas, Claudine ! Je suis à l’hyper avecque Monique. On avait plus de jaune, alors on est allés où ça coûte le moinsss ! Tu as un souci, que tu m’appelles en plein après-midi, ma belle ? Hé ? La voiture veut plus démarrer ? C’est la Smart ? Tu as mis la clé et elle s’allume pas ! Oui, c’est certainement la batterie. Rien de bien féroce. Bien sûr, que je vais te dépanner ! Avecque Monique, on sera de retour à la maison vers 6 heures. Je vais préparer les câbles. Viens nous rejoindre avecque la voiture, je te la démarrerai ! »

La voix sent l’ail, l’olive et le pastis. Tandis qu’il parle dans son Smartphone, la brune qui l’accompagne s’approche de moi. Elle est rondelettement charpentée, et porte quelque chose de Raimu dans la moustache…

« Vous me reconnaissez pas, monsieur François ? Monique ! Je suis la sœur de Marina. On habitait en face de chez vous à Vallauris, dans la maison que Picasso avait occupée en arrivant dans le Sud ! C’était dans les années soixante-dix. Rue Lascaris. Là où il y a des marches ! Ils ont tout refait maintenant, on reconnaît plus rien ! On avait des pantalons patte d’éléphant et des fleurs dans nos cheveux frisés ! Vous vous souvenez ? Vous aviez la moustache, comme Michel Delpech ! Avecque Louis, mon frère, vous étiez toujours en train de refaire le monde. Vous disiez que vous vouliez partir en Californie. Peuchère ! Moi je croyais que c’était la Californie de Cannes qui vous faisait rêver, mais un jour vous avez dit que vous iriez en avion. Là, je me suis dit qu’aller de Vallauris à Cannes en avion c’était pas bien sérieux, et qu’il y avait sans doute une Californie ailleurs que dans les Alpes Maritimes ! »

Je m’étais arrêté quelques instants plus tôt à la station Leclerc pour faire le plein d’essence. Après quoi je m’étais garé dans le parking et j’en profitais pour me relaxer en faisant un tour dans la galerie marchande quand cette femme m’a accosté. À présent, j’ai beau me creuser la cervelle, plus je la regarde, et moins je la reconnais. Et puis, elle ne sait pas s’arrêter de parler ! Elle parle, elle parle… Elle ne me demande rien. Elle parle. Les mots s’enquillent comme les coups de l’écope quand il s’agit de rejeter l’eau par dessus la barque.

« Ma sœur, elle était amoureuse de vous ! Et je crois bien que vous aussi vous aviez un petit penchant, mais vous étiez toujours à jouer de la guitare et à chanter des chansons des Biteuleus, même qu’on comprenait pas les mots, mais moi je trouvais ça joli, et Marina aussi. Quand elle a eu ses dix-huit ans, au début des années quatre-vingt, elle est partie vivre dans le nord, du côté d’Avignon, et plus tard elle s’est mise en ménage avec un marinier de Boulogne-sur-mer. La pauvre ! C’est l’amour qui l’a poussée là-bas. Moi, même si c’était le fils d’un milliardaire et qu’il soit beau comme un astre, j’y serai jamais allée ! Ou alors, il aurait fallu que le soleil déménage en même temps. Là-bas, les hivers durent deux ans et quand l’été arrive, il paraît que ça dure jamais plus d’une semaine. On l’avait prévenue ! Elle a pas voulu nous écouter, et elle a fini par épouser son marin. Un fada, peuchère ! Il travaillait pour une compagnie maritime qui emmenait les touristes français en Angleterre. Aller-retour. Un jour, on sait pas ce qui lui a pris, sans doute un effet du givre sur le crâne, en quittant Douvres, il s’est mis dans la tête de détourner le bateau ! Il a obligé le personnel et les vacanciers à se jeter à la mer avec les gilets de sauvetage ! Par chance, il y a pas eu de victime et tous les gilets ont pu être sauvés, mais la Compagnie a été forcée d’appeler la gendarmerie, les troupes héliportées et les hommes-grenouilles. Ils ont montré les images dans le poste ! Vous les avez pas vues ? Il disait qu’avecque le bateau, il voulait aller dans le Puy de Dôme ! Le Puy de Dôme ?!… Et pourquoi pas dans le Massif Central ? Pour y faire gardien de phare sans doute ! Des gens qu’on avait sortis des vagues racontaient que c’était un musulman qui voulait faire un attentat ! Le pauvre ! Un musulman. En 1982 ! Même le Mitterrand, il ne savait pas que ça existait ! À cette époque, personne savait ce que c’était. Même lui, il ne savait pas. Les paras ont sauté sur le pont. D’abord ils l’ont ceinturé, ensuite ils l’ont ligoté, et pour finir il a été embarqué avecque des menottes. Il est resté trois ans à dormir dans une cellule avec des repris de justice qui lui ont appris à jouer à la belote en attendant de passer au tribunal qui l’a condamné à cinq ans de prison ! Quand il en est sorti, quinze jours plus tard, Marina lui a dit qu’elle voulait plus le revoir. Elle a demandé le divorce. Lui, il a rien dit. D’ailleurs, depuis cette époque il parle plus du tout. Ou alors, il répète tout le temps : Saint-Flour, Saint-Flour, Saint-Flour… Et rien d’autre. Pour moi, il a plus sa tête à lui ! J’en ai parlé avecque monsieur le curé. Il m’a dit que c’est le saint qui guérit les oreilles. Si ça se trouve il est devenu sourd, et c’est pour ça qu’il répond pas aux questions ! »

Je me demande si cette brave dame va parvenir un jour à cesser de parler. Si rien ne vient l’interrompre, je sens qu’à la fermeture des portes de l’hyper nous serons toujours dans cette galerie marchande, elle à me raconter les aventures de sa famille, moi à faire le type intéressé par ses histoires !

« Et vous me demandez pas des nouvelles de Louis ? Vous vous entendiez bien, tous les deux ! Mon dieu, ce que vous avez pu en faire des sottises quand vous étiez ensemble ! Et bé, il est mort, le pauvre. C’est pas de sa faute, notez. Un jour, il s’est bagarré contre un autobus et il a perdu. Comme il avait pas d’enfant et qu’il était pas marié, sa veuve a rien touché ! Ni ses petits, peuchère ! Et nous, il nous est resté les larmes pour pleurer ! Il vivait dans un quartier HLM de Marseille, dans un appartement avecque les murs tellement fins qu’on entendait tout des voisins. Jamais j’aurais voulu y habiter ! Si on était allés vivre là-bas, quand on se dispute avecque mon mari, on aurait été obligés de le faire à voix basse ! Comme le vieux cimetière il était plein, Louis on l’a mis au nouveau. Au Saint-Bernard. Au début, j’ai cru que c’était celui des toutous et qu’on allait nous obliger à lui mettre autour du cou un petit tonneau ! Il me manque bien, allez ! Avecque Marina chez les Esquimaux et Louis au cimetière, on s’y reconnaît plus ! En plus, les voisins ont déménagé. Il y a même à côté de chez nous une boucherie orientale ! Je me demande qui y va ? Ici y a pas de Chinois !
Vous avez bien fait de quitter Vallauris, allez ! Il y a même plus de potiers. Les sculpteurs sont partis ailleurs. Y a plus que des fassefoods ! Picasso est mort, et Jean Marais aussi… C’est plus notre ville, c’est un cimetière ! Ho, il faut que je vous quitte, mon mari me fait des signes pour que je l’aide à pousser le caddie ! J’espère qu’on se reverra, monsieur François ? On s’embrasse ? »

J’ai fait oui avec la tête. On s’est fait la bise. Je l’ai suivie du regard. En rejoignant son époux, j’ai vu qu’elle me montrait du doigt. Il m’a regardé avec des yeux comme des toupies. Elle a sans doute commencé à lui raconter notre vie de gamin à Vallauris. J’ai tourné la tête, et je suis allé récupérer ma voiture dans le parking de Leclerc.

Je n’avais jamais vu cette femme auparavant, et je n’ai jamais habité à Vallauris. En plus, je m’appelle Bernard.

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