Mon cher journal

25 janvier

L’autre semaine en revenant de la pharmacie où j’étais allé chercher, sur les conseils d’une amie, un sachet de chlorure de magnésium destiné à me désengorger le gros intestin qui depuis quelque temps me fait des caprices, je suis passé devant la maison de la folle.

Le froid était épouvantable ! Malgré mes poings serrés, engoncés dans le fond de mes poches, je tremblais sous la rafale du vent qui déboulait des étroites venelles alentour en hurlant et sifflant, et je craignais à chaque bourrasque qu’il ne s’avise de scalper mon pauvre crâne en emportant le peu qu’il s’évertue à garder de poils. Malgré mes chaussures confortables récemment acquises chez un bottier de renom, malgré mon douillet bonnet en polaire admirablement ajusté à mon humble tour de tête, malgré les deux moelleux pulls en cachemire que ma famille m’avait offerts pour Noël après avoir fait un emprunt bancaire remboursable en douze ans, malgré mon épais blouson militaire tricoté en kevlar et doublé de plumes d’oie bernache récupéré dans les stocks secrets du KGB, malgré mon col relevé par-dessus le long chèche en poils de chèvres sauvages capturées dans les monts du Hoggar qui m’entourait le cou et protégeait mes joues, malgré tout cela, mes oreilles me reprochaient ma promenade. Des dizaines d’épines d’oursins, échappés du glacial océan où naissent les icebergs, s’attaquaient à elles. Déjà, sous le cartilage, le sang perçait le pavillon, et sous ma glotte je sentais poindre le râle du sherpa confronté à la violence de la bourrasque himalayenne à l’heure où l’aube naissante enveloppe d’un pâle rayon les monts glacés, et que point sous le crâne du fier montagnard l’espoir insensé de recevoir le baiser fougueux de l’abominable homme des neiges qui seul saura le garder en vie ! Oui, ce cri, je l’ai senti monter dans ma poitrine et gagner mes lèvres gercées ! Mon nez, qu’avec respect toute l’Espagne admire, mon nez, qui tant de fois sous le coryza crut mourir, mon nez, d’ordinaire déjà si long, me donnait l’insupportable impression de chercher à s’allonger encore pour défier l’hiver et le percer en son sein, comme le faisait jadis la lame du fameux mousquetaire en pénétrant la tripe de l’infâme à la solde du cardinal !

Bon ! On aura suffisamment compris qu’il ne faisait pas chaud et sans vouloir en ajouter, je veux néanmoins préciser que je me les caillais sévère quand même !

La folle était assise devant le porche de son domicile. Comme à son accoutumée, elle n’était vêtue que d’une maigre robe jaune de pauvre cotonnade anémiée, peu confortable, étroite mais suffisamment ample cependant pour dissimuler les formes fatiguées de sa propriétaire. Cette robe, qu’en toutes saisons elle traînait immuablement, lui laissait les bras nus. Il s’en suivait qu’à cette époque de l’année ses membres étaient violacés, mais elle ne semblait pas en ressentir de gêne. Elle se grattait bien un peu parfois, mais rarement jusqu’au sang. D’ordinaire, du plus loin que la folle me voyait, elle se précipitait pour me dire bonjour et me rappeler qu’elle avait le droit de le faire puisque le psy qu’elle fréquentait depuis vingt-cinq ans l’y avait moult fois engagée. Sa conversation n’était au demeurant jamais désagréable, à condition d’accepter son flot ininterrompu de paroles dont le décousu le disputait souvent à l’incohérence.

Ce jour-là, elle ne me vit pas, ou elle fit semblant de ne pas me voir, plongée qu’elle était dans une conversation philosophique en la compagnie d’un homme encore assez jeune que je n’avais jamais vu dans le quartier. Le bonhomme taillait avec un couteau à la robuste lame courbe, un morceau de vieux bois. Le travail était précis et sa main sûre. Dire ce que cet artisan désirait réaliser m’est impossible. Selon l’angle que j’accordais à mon regard, l’objet était tout à fait différent de celui que j’avais cru discerner la seconde précédente. Ça tenait à la fois du coffre à secret tunisien, du sabot de curling, du pied de lampe de chevet et du yoyo en bois du Japon. L’objet avait tout de l’œuvre d’art. Sans toutefois m’y attarder, j’eus le plaisir de reconnaître à la fois la marqueterie d’un meuble empire et la finesse du trait des figures de l’antique jeu de tavla turc ou du moderne backgammon qui se ressemblent tant. Le bonhomme était à son affaire. Il ne tremblait pas et la pièce avançait rondement. J’étais à la fois admiratif et pressé d’écouter ce qu’il pouvait bien raconter à la folle. Comme personne ne me le proposait, j’ai posé mes fesses sur la pierre froide du porche pour profiter de la conversation au risque de choper le rhume ! La curiosité, parfois, engendre quelques risques…

« Savez-vous, mademoiselle Emma… ». Tiens donc, la folle a un prénom ? Emma, c’est plutôt joli. Ça ne lui va pas si mal. Et après tout, pourquoi pas ? « Savez-vous, mademoiselle Emma, qu’on nous dissimule des quantités de choses ? On cherche à nous maintenir dans l’ignorance. Dans les journaux, à la télévision, ce qu’on nous raconte, ce ne sont que des mensonges ! »
« Ah, ben non, je savais pas, monsieur Lucien. » La folle était comme hypnotisée. Le Lucien s’exprimait correctement :
« N’avez-vous jamais entendu dire que la terre est ronde, Emma ? Eh bien, sortez-vous ça de la tête ! Nos anciens, les antiques, les Grecs et les Romains n’étaient pas plus idiots que nos prétendus savants actuels, n’en doutez pas. Nous le savons depuis des millénaires, mademoiselle Emma : la terre est plate ! Plate comme une galette des rois, ou un CD ! Si vous le pouvez, imaginez un Mc Do avec une gigantesque tranche de cheddar au milieu, et ça vous donnera une bonne idée de la forme de notre planète ! Si vous allez sur Internet, vous verrez qu’il y a quinze millions de sites qui en parlent ! On a toutes les preuves ! Mais jamais les journaux ne reprennent l’info ! Tiens, savez-vous que l’avion, le Concorde, qui volait à soixante mille pieds, on lui a interdit de voler ? Non pas parce qu’il faisait trop de bruit et qu’il brûlait trop de kérosène, mais parce qu’il pouvait depuis la stratosphère prendre des photos qui prouvent sans coup férir que la terre est plate ! La voilà, la vérité vraie qu’on nous cache ! Et les Chinois, mademoiselle Emma ? Savez-vous que les Chinois ne meurent jamais ? Jamais ! Aucun. Hé non, vous ne le saviez pas ! Comment le savoir puisqu’on ne nous le dit pas ? D’ailleurs, ils ne sont jamais malades ! Jamais ! Les Chinois ne meurent pas parce qu’ils se soignent en buvant leur urine ! »

Après cette dernière révélation, Lucien se tut. Il venait de porter son estocade. Il n’avait plus rien à ajouter. Il lui suffisait de laisser désormais le poison faire son effet. J’en étais comme deux ronds de flan. Je me suis levé, et au moment où j’allais, pensif, poursuivre mon chemin, la folle m’a rattrapé et s’est exclamée : « Moi je suis malade, monsieur, mais je crois que Lucien, il est fou ! ».

Il y a parfois plus de bon sens dans la parole d’une folle que dans celle d’un excellent ébéniste.

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