Mon cher journal

15 février

Il y a trois semaines, vers midi, un brouillard qui ne permettait plus de voir au-delà de dix mètres s’est installé au-dessus de la vallée. Ensuite, il s’est mis à pleuvoir. Une grosse pluie grasse et verglaçante qui semblait ne plus vouloir s’arrêter. Puis le vent s’est levé en fin d’après-midi. Quelques heures plus tard, la pluie a cessé son manège, mais des averses de grêlons gros comme des têtes de pigeon se sont abattues pendant plusieurs minutes sur la toiture. Je n’aurais pas été autrement surpris le matin d’avoir des tuiles brisées et de voir la neige couvrir les routes autour de chez moi. Par chance, il n’en a rien été. Ni tuiles en morceaux, ni tapis de neige, épargnant à Mortemarre d’autres fléaux.

Le lendemain, mon voisin est passé me voir. Sa voiture était en panne. Il m’a dit que la veille il avait reçu de la mairie un ordre de mobilisation pour un travail d’intérêt général, et qu’il devait rapidement se rendre en ville au bureau du chômage. Je lui ai proposé de choisir entre ma berline et le 4X4. Son peu d’appétence pour les boîtes de vitesses traditionnelles l’a amené à opter pour la berline automatique. Je lui ai demandé s’il savait ce que la mairie attendait de lui. Il n’en avait aucune idée, mais comme il avait longtemps travaillé en boucherie il pensait que ce serait sans doute pour un travail d’équarrissage, et qu’il serait de retour chez lui le lendemain soir. « Toutes les personnes convoquées reviennent généralement chez elle dans les vingt-quatre heures », ajouta-t-il. Je lui ai souhaité bon courage, et je l’ai vu disparaître avec ma bagnole au bout du chemin.

C’est le surlendemain que son épouse a sonné à ma porte. Sans nouvelle de son mari depuis quarante-huit heures, elle commençait à s’inquiéter. Il est vrai qu’avec tout ce qu’on raconte dans le poste, il y a sans cesse mille raisons de se faire du souci. J’ai tenté de calmer son angoisse en lui disant que s’il n’était pas de retour ce soir, j’irais me renseigner auprès des personnes qui gèrent le pôle mobilisation, mais qu’en attendant d’en savoir plus il n’y avait pas lieu de s’alarmer. Rassurer quelqu’un n’est jamais facile. Elle m’a remercié. Elle a séché ses larmes, puis elle est rentrée chez elle.
Le soir même, je me suis rendu au garage. Le 4X4 a démarré sitôt la clé introduite. Pour une vieille bagnole, j’ai trouvé qu’elle tenait encore bien le coup. Ça m’a tranquillisé. Dans les minutes qui ont suivi le soleil s’est couché, en glissant, entre les billes de grêle qui venaient de réapparaître, des reflets écarlates.

Le lendemain, le voisin n’ayant toujours pas reparu, je suis allé à la mairie et j’ai demandé à voir le responsable des opérations de mobilisation. Un gros type aux cheveux gras s’est présenté. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il m’a semblé antipathique, mais enfin je ne l’ai pas trouvé très inspirant. Le bonhomme sentait la savonnette bon marché, et son haleine avait quelque chose de fétide. Sans doute une dent mal soignée. Ses odeurs corporelles se mélangeaient à celle du cigare qu’il ne cessait de téter, en recrachant par ses narines aux poils indécents des volutes de fumée grise. J’ai trouvé sa main molle et son sourire huileux. Lorsque je lui ai demandé s’il se souvenait avoir reçu mon voisin, j’ai senti que ma question l’ennuyait. Il m’a répondu avec une voix de fausset qu’il ne voyait pas de qui je voulais parler, mais manifestement il mentait. Je lui ai dit qu’il s’agissait d’un grand type moustachu qui avait été convoqué voici plusieurs jours pour un travail d’intérêt général, et que son épouse ne le voyant pas rentrer s’en était inquiétée. Il m’a répondu que ce n’était pas le bureau des objets trouvés, que les personnes réquisitionnées étaient toujours des célibataires et qu’il devait y avoir une erreur. Là-dessus, il a tenu à préciser que la mairie faisait le maximum pour éradiquer le chômage, puis il a tourné les talons. Ne sachant trop quoi répondre, j’ai pris la décision de rentrer chez moi. En passant derrière la mairie, j’ai vu ma berline garée sur le parking. Je me suis arrêté, et j’en ai fait le tour pour l’inspecter. Il n’y avait rien d’anormal. Les portes et les vitres étaient closes. En rentrant, je me suis promis de revenir le lendemain avec Lucas, un copain bricoleur et débrouillard, pour récupérer ma voiture, pensant que si le voisin réapparaissait plus tard, il aurait toujours la possibilité de me téléphoner pour que je vienne le chercher. Le vent s’est à nouveau levé. Il braillait et secouait les branches avec violence. La nuit m’a semblée longue.

Lucas est arrivé chez moi vers 17 heures. La pluie était grasse à souhait. Nous sommes montés dans le 4X4, et nous avons roulé vers la mairie. Pendant le trajet, je lui ai raconté la disparition du voisin. Il n’en a pas été autrement surpris. Dans nos campagnes, me dit-il, il se raconte que plusieurs personnes qui avaient été convoquées ces dernières semaines par le bureau du travail ne sont jamais réapparues. D’après ce qu’il avait appris auprès de quelques cultivateurs, les personnes appelées étaient dirigées vers l’ancienne ferme des Mauduit d’où nul à ce jour n’en avait jamais vu aucune revenir. Nous détournant de notre route, nous avons décidé d’aller y jeter un œil. Le bâtiment qui n’était qu’une ruine voici quelques mois avait été reconstruit. Le corps de ferme aux antiques briques rouges avait désormais cédé la place à un gros bloc de béton bleu sans aucune élégance, avec une porte blindée sur laquelle on pouvait lire : « Défense d’entrer sous peine de poursuites. Mairie annexe de Mortemarre. Bureau du chômage et Service des travaux d’intérêt général ». Sur les façades, les fenêtres étaient rares, et les vitres teintées ne permettaient pas de voir l’intérieur du bâtiment. Nous nous apprêtions à repartir, lorsque j’ai eu l’impression d’entendre une voix qui se lamentait… Mais avec l’incessant clapotis de la pluie, le son était diffus. Lucas m’a appelé. Il venait de trouver sur le sol à un mètre du mur de la face arrière de l’immeuble une sorte de soupirail grillagé. En m’accroupissant, j’ai pu distinguer un escalier et entendre à nouveau des plaintes. Une voix humaine qui semblait appeler au secours. Lucas est allé chercher la corde qui traîne toujours dans le coffre du 4X4. Il a fait un nœud aux barreaux du soupirail et il a attaché l’autre bout du filin à la boule d’attelage de ma bagnole. Un léger coup d’accélérateur. La grille s’est instantanément soulevée, dévoilant un escalier et un tunnel. Nous avons entrepris la descente. Plus nous nous enfoncions sous terre, plus les gémissements étaient présents. On s’est bientôt retrouvés dans une vaste salle où une vision d’horreur s’offrit à nous. Les murs étaient couverts de plaques d’aluminium brossé et le sol carrelé, blanc, était jonché de cadavres qu’un tapis roulant conduisait à un gigantesque hachoir qui les désossait et les découpait en quartiers réguliers. La viande prête à être consommée partait emballée sous cellophane étiquetée aux adresses des cantines des écoles du département. Des tuyaux aspiraient les viscères, les dents et les poils, cependant que d’autres gaines dirigeaient vers l’extérieur de la bâtisse le sang que les pluies verglaçantes dispersaient dans les champs. Mon voisin, épouvantablement mutilé, était allongé par terre C’est lui que j’avais entendu gémir quelques minutes auparavant. Quand il m’a vu, ses traits se sont apaisés. Il a murmuré dans un souffle : « Ils m’ont obligé à régler la machine… ». La seconde suivante, il rendit son âme au ciel.

Lorsque nous sommes ressortis, la grêle tombait dru et les roches, comme le sang des victimes du bureau d’intérêt général, étaient rouge.

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